Lettre du 26 janvier

Le 26 janvier 1834 à bord de l’’Hermione en rade de Rio-Janeiro, Brésil.

Mon bon père, je vous ai déjà écrit le 9 de ce mois par un paquebot anglais parti le 14. Ma lettre vous parviendra, j’espère, avant celle-ci. Je profite cette fois-ci d’un bâtiment français. On vient de me prévenir que le 2 un navire partait pour Le Havre et un autre pour Marseille. Je ne sais par lequel des deux vous parviendra ma lettre. Dieu veuille qu’elle vous parvienne le plus tôt possible. Depuis le 9 il ne s’est point opéré de changement notable dans ma situation & tous les détails que je vous donnais sur le pays ne me laissent presque plus rien à dire sur ce sujet.

* & aussi, je pense au Havre. Nous avons en ce moment de français dans le port le courrier du Brésil, l’Adélaïde, la Mathilde, le Maréchal Ney, le Maïorque, le Malabar, qui partiront je ne sais trop quand ; je vous écrirai si je peux par chacun de ces bâtiments. Mais j’attends une de vos lettres avec grande impatience. Ce matin le timonier de garde sur la dunette avec la longue-vue a prétendu voir un pavillon français à un bâtiment dans le goulet. La brise du large qui vient de se lever nous apprendra dans une heure si le timonier ne s’est pas trompé. Nous avons aussi d’arrivés depuis ma dernière deux trois-mâts baleiniers, le Tourville du Havre et l’Etoile Polaire de Granville : l’un et l’autre sont partis de France depuis dix à 11 mois et la pêche a été très mauvaise, le plus grand qui peut prendre 400 tonneaux d’huile n’en a encore que 37. L’équipage du Tourville déjà diminué par la perte d’une pirogue a encore perdu 7 hommes qu’il a vomi sur notre bord pour désobéissance aux officiers. L’Etoile Polaire a aussi perdu du monde et a mis à notre bord son maître d’équipage et un matelot charpentier qui n’ont pas voulu continuer la pêche : tous ces équipages sont à la part et voyant que la pêche est mauvaise, ils ne veulent plus continuer. On leur complétera leurs équipages avec des matelots du bord. Presque tous les hommes des classes ont demandé a allé à bord. Comme presque tous sont gabiers, je doute qu’on les laisse partir. Le lieutenant du Tourville est un homme allègre de Rochefort, je l’ai vu et lui parlé ici à bord. II m’a dit avoir trouvé au Cap (je crois) un navire de Bordeaux dont je ne me rappelle plus le nom commandé par M. Cormerais de La Rochelle, l’ancien commandant de la Victoire & [E..] de M. [….] [Gellevaisin ?]. Il m’a dit que ce Capitaine avait laissé dans une île (de la désolation je crois) son second & quatre hommes dans une pirogue. Il parait du reste qu’ici les baleiniers ne sont pas heureux. Il m’a parlé d’un autre trois mâts qui avait son chargement à bord qui a touché la côte. L’équipage n’a voulu rien faire pour le sauver. Un baleinier américain l’a mis à flot et pour se payer lui a pris 3 ou 4 cent barriques d’huile, sans que l’équipage voulut rien faire. De plus à Gorée nous avons embarqué un nommé Fournier, qui était second d’un baleinier naufragé sur la côte Afrique. La pêche n’est pas heureuse !

Cependant le Tourville & l’Etoile Polaire veulent encore tenter la fortune & doubler le cap Horn pour gagner la prime. || parait que le gouvernement veut favoriser cette pêche, car on dit que la frégate l’Astrée qui était en armement à Brest à notre départ, vient ici pour aller croiser dans les mers du Sud pour veiller la pêche de la baleine. Ce bâtiment doit du reste s’arrêter ici. [ ?]. Si je pouvais embarquer à son bord : car ne voilà guères que six semaines que je suis ici & je commence déjà à m’ennuyer horriblement. Nous restons constamment mouillés sur la rade et cela ne m’apprends point mon métier : comme dans 20 mois il faudra passer mon examen d’élève de 1ere classe, si je ne navigue pas, je ne le passerai que difficilement. Je crois que s’il n’y avait pas d’autre chance de navigation, je me déciderais même à retourner en France, où je n’arriverais que pour repartir plutôt que de passer 2 ans mouillé sur la rade comme nous le sommes sans en bouger. Nous verrons du reste ce qu’il en adviendra. La campagne de l’Astrée qui sera toujours sur mer me conviendrait bien mieux ! Dieu veuille que je puisse embarquer à bord. Au reste je ne sais trop si l’amiral restera longtemps ici car il est malade. Sa paralysie aux jambes est toujours de même mais maintenant il a mal au doigt. Notre chirurgien major dit que c’est un panaris et le second chirurgien dit que c’est un furoncle. Je ne sais pas trop ce qu’il résultera de cette dissension. Il a de plus une forte indigestion. Tu vois que la maladie le tracasse. Je ne sais trop si cela ne contribuera pas à nous faire partir d’ici. Mais je ne sais plus trop que vous dire, adieu, assez pour aujourd’hui. Adieu, bon père, au plaisir de t’embrasser, en attendant embrasse pour moi toute la famille. Adieu je t’embrasse comme je t’aime de tout mon cœur, ton fils.

J.Ranson

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