Lettre du 29 novembre 1832 de Jean Ranson à Monsieur E. Ranson neg’ rue du chef de ville n°37 à La Rochelle Charente Inférieure, son père.
Bord L’Orion, rade de Brest 29 novembre 1832
Je viens de recevoir, ma bonne mère, ta lettre de dimanche dernier, qui m’a fait bien grand plaisir, car depuis 15 jours que j’avais quitté mon père, je n’avais reçu aucune nouvelle de vous tous, ce qui me faisait beaucoup de peine. Depuis mardi surtout j’étais un peu inquiet ; car j’avais calculé que mon père devait arriver vendredi matin & j’espérais que vous m’’auriez écrit le soir même, puisque vous aviez aussi à répondre à la lettre que vous avez reçue de moi le même jour. Maintenant que j’ai la vôtre, mes inquiétudes sont dissipées & je suis plus à mon aise. Je vous prie de m’écrire à peu près quatre ou cinq fois par mois : car vos lettres comblent un peu l’espace qui me sépare de vous. Je vois avec plaisir que tu avais reçu pendant l’absence de mon père des lettres qui t’ont obligé à faire quelques affaires. Mon père a trouvé à son arrivée, pour se délasser, une occupation qui lui fait oublier un peu les fatigues de son voyage, fort heureusement pour toi que Coyaud était là ; D’ailleurs que mon père est arrivé. Dieu fait toujours tout pour le mieux.
Les détails que je vous ai donnés pour l’emploi de mon temps doivent être complétés pour le jeudi & le dimanche. Voici ce complément. Il n’y a pas pour ces jours là de règle fixe voici ce que nous avons fait jusqu’ici. Jeudi dernier après nous être levé & avoir entendu la prière, nous avons changé de linge ; ce qui est une règle générale, que j’avais oublié de vous donner : dimanche et jeudi matin, on change de linge : & le dimanche on fait un paquet de son linge sale, que l’on dépose sur son caisson. Ce linge, vous le retrouver 15 jours après sur votre caisson, blanchi & raccommodé. Après le déjeuner à 11 heures & demie, jeudi dernier, nous avons eu étude libre, & cours de manœuvres & de timonerie ; avec des récréations. Après le dîner à 6 heures nous avons eu étude & coucher, comme je vous l’ai dit pour l’ordinaire. Dimanche dernier, après avoir changé le linge, on a dit la messe ; puis nous avons passé l’inspection du commandant, qui nous a dit les notes que nous avions obtenues pendant la semaine de nos professeurs ; j’avais eu pour la trigonométrie sous M. Borius, une bonne note ; ainsi que pour la physique sous M. Plaure. Pour le français : ma note était médiocre, parce que mon professeur m’avait demandé les éléments du discours, leurs noms. leur nomenclature & des règles de la grammaire générale, que j’appliquais bien aux phrases qu’il me dictait, mais que je ne pouvais pas analyser, parce que je ne les ai jamais étudiées à fond, comme je l’ai fait de ma grammaire française. Après cette inspection, une récréation nous a conduit à 11h 1/2 heure du déjeuner. A 1 heure, on nous a fait monter dans des canots. & nous nous sommes promenés dans la rade pendant 3 heures, ramant comme des matelots. Nous sommes alors rentrés à cause de la fatigue de quelques-uns de nous. Quant à moi je l’étais peu, parce que je savais ce que c’était et que je me fatiguais moins que ceux qui ne le savaient pas. Aujourd’hui nous avons eu classe de manœuvres et de timonerie.
M. Gicquel Destouches dont le fils est à l’école avec moi vient le voir tous les jeudis et tous les dimanches ; Il me parle toujours avec beaucoup de bonté & me demande toujours de tes nouvelles. Si dimanche, le temps ne nous permet pas d’aller en canot, j’écrirai à mon oncle Alexandre Rother pour le remercier de sa recommandation qui m’est très agréable. ( À propos de Rother,) je crois me rappeler que lorsque tu vins me voir pour la dernière fois le vendredi, tu me fis lire une lettre de maman, qui t’annonçait l’arrivée chez nous de mon oncle Amé Rother. Comment se portent lui, sa femme & sa fille ?
Je n’ai point encore vu M. le pasteur Fourdrey, qui avait dit à mon père qu’il viendrait me voir, mais je ne compte malheureusement pas sur lui cet hiver ; j’espère qu’il ne m’oubliera pas cet été : je tacherai cependant d’aller assister au service à Noël ; s’il m’est possible.
Je vois avec plaisir que votre société philharmonique se monte de chanteurs & chanteuses ; cela est bien : d’ici que j’aille à La Rochelle, ces demoiselles auront le temps de devenir encore meilleures musiciennes qu’elles ne sont, et je n’aurai que plus de plaisir à les entendre.
Je suis enchanté que Gon ait été admis à S’ Cyr le numéro qu’il a obtenu est celui qu’il méritait, mais ce n’est rien pour lui.
La mort de Mlle Heis que tu m’annonces m’a fait de la peine, quoique je ne la connaisse pas beaucoup, mais l’affliction qu’elle cause à sa […] Mme Paillet(1) est trop proportionnée à sa liaison à cette famille pour que je ne la plaigne pas sincèrement.
La personne que tu as trouvée à la Roche Cornarc est M. Nansouty. Il m’a bien dit qu’il t’avait rencontré, ce qui m’a fait bien plaisir.
Je suis un peu pressé & n’ai plus que le temps de vous dire que je me trouve bien ici. Pendant les récréations je cours dans les mâts, sur les vergues, des fois jusqu’au plus haut point possible. Je passe souvent mes récréations assis sur l’extrémité d’une vergue suspendu à trente pieds au-dessus de 40 pieds d’eau, à penser à La Rochelle & à ceux que j’y ai quitté. Mais adieu, bonne mère, embrasse bien pour moi ma bonne tante D’Eberz, pauvre tante ! Dis bien des choses à Marguerite ; Embrasse mes frères & sœurs. Comment se portent-ils, tu ne le dis pas ; c’est bon signe je pense. Adieu bien des choses à Flavie & Charles, ainsi qu’à Tante Raboteau et à toute la famille. Très pressé par le son du tambour. Adieu ton fils qui t’aime & te prie d’embrasser son père. Adieu
J.Ranson
Notes : 1 : Paillet est le nom de la voisine des Ranson




Lexique:
Vergue: longue pièce de bois, espar cylindrique, effilée à ses extrémités et placée en travers d’un mât, pour soutenir et orienter la voile.
Pied: 32,48 cm
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