Lettre du 20 Décembre 1832

Lettre du 20 décembre 1832 de Jean Ranson à Monsieur E. Ranson neg’ rue chef de ville n°37 à La Rochelle

Bord l’Orion, rade de Brest, 20 décembre 1832

mon bon père,

Comme il y a déjà assez longtemps que je ne vous écris en détail, quoique je l’aie fait plusieurs fois, mais seulement pour vous donner de mes nouvelles, je profite d’un moment que je trouve aujourd’hui pour commencer cette lettre, que je ne terminerai, je crains, que dimanche ; mais au moins elle sera telle que je voudrais pouvoir vous les écrire toutes.

Je commencerai par t’expliquer ce que je te disais dans une de mes dernières par rapport à 23 F que j’ai dépensés. Voici à quoi et comment : Il y a eu dimanche quinze jours on fit une visite de tous les livres et effets que nous avions. Lorsque l’on passa à l’appel des livres que, comme les autres, je devais avoir ; on me demanda 1 physique de Despretz, 1 manuel du jeune marin & 1 école du canon. C’étaient les seules choses qui me manquaient ; on me prévint que je devais les avoir sous huit jours sauf punition, & en effet dans la semaine qui a suivi, par l’intermédiaire du perruquier attaché au bord qui a la charge de commissionnaire des élèves, j’ai eu mes livres moyennant 19 F Suiv! C’ quittance dans mon portefeuille. Il m’a fallu de plus 6 crayons mines de plomb à dessiner ; la boite de Le Pontois n’en contenait aucun : 2 F plus. 6 carrés de papier à lettre 1 F 80° & 1 boite pains à cacheter. 20° (chose que nous avions tous deux totalement oubliée) & aujourd’hui 1 règle & une équerre en bois, spéciales pour les épures de géométrie descriptive, que nous faisons maintenant, 1 F 20°. Tout cela a réduit de beaucoup mes fonds à bord. Et il ne me reste plus que 6 ou 7 F qui, à moins de dépenses extraordinaires, me suffiront, je pense, jusqu’au mois d’avril ou mai, époque à laquelle je serai forcé de prendre mes 100 F du receveur général, (mais d’ici là nous avons le temps de nous revoir) pour 2 pantalons de coutil blanc que j’aurai à me faire faire à cette époque. Toutes mes fournitures de Léonard sont bonnes et me vont bien ; mais celles du libraire Le Pontois ne valent rien. II m’a donné 1 atlas & 1 géographie de Meissas & Michelot qui me sont totalement inutiles. Son papier à dessin, ses crayons très mauvais. || nous a, en un mot, mis dedans. Plusieurs élèves ont voulu lui renvoyer les choses inutiles ; Il les a refusées insolemment par des lettres qui font pièces. Aussi je me promets bien de ne plus rien prendre chez lui.

Lorsque j’ai commencé cette lettre j’arrivais du port de Brest, que nous étions allés visiter, comme à notre ordinaire. Cela fait passer le temps agréablement. Nous avons vu à Récouvrance le canot royal ; c’est bien vraiment royal : Il est tout couvert de dorures jusqu’aux avirons qui ont leurs extrémités dorées. Nous sommes allés aussi à la salle des modèles. Nous étions avec M. Marqué, ami de M. G Coutier, qui, à ce que j’ai appris, travaille à gréer un navire en fer ; je ne sais si l’épreuve de son invention réussira.

Notre maître de français est le rédacteur du Brestois, de quelques morceaux du quel tu m’as paru content. C’est un homme de talents, dont tu pourras juger les opinions.

De l’Orion, je franchis un grand espace et me voici rendu à La Rochelle : je vois par ta lettre que l’oncle Rother aurait pu te donner des lettres pour M. Le Coupé & pour M. Portramparc : s’il croit pouvoir leur écrire encore, et qu’il désire que je sorte bien d’ici, il fera bien de leur écrire ; car un officier m’a dit que des recommandations faisaient le plus grand bien. Je travaille parce que je suis persuadé que de bonnes notes sont ce qu’il y a de meilleur, mais les protections ne font jamais le moindre mal. Voilà 2 dimanches de suite que le commandant passe muet devant moi. Cette semaine encore je n’ai point été interrogé, mais dans les deux jours suivants, je le serai peut être. Jusqu’à présent je n’ai pas eu la plus légère punition et il parait que cela influe beaucoup sur les examens. Mais il y en a beaucoup comme moi.

Je t’avouerai franchement que Villers n’est pas le seul qui s’ennuie ici & que la grande quantité de choses qu’on nous jette à la tête effraie ; mais il y en a, & heureusement pour moi je suis de ce nombre, qui prennent bien cela & réfléchissent que les mois se passent vite ; d’autres & Villers est du nombre s’ennuient & voilà tout. Ses notes sont faibles ; Il a peu de moyens & sait très peu ce qu’il faut pour entrer ici, mais il n’a pas été puni & c’est un grand point. Tu peux dire à M. Titon qu’il est dans la grande majorité des élèves.

On nous annonce à l’instant la nomination de cent quarante et quelques élèves de 1° classe au grade de lieutenants de frégate, chose qui ne nous est pas peu avantageux ; puis, qu’il vient de passer une ordonnance pour faire rester deux ans à bord les élèves qui nous remplaceront, chose aussi avantageuse ; et de plus que la guerre maritime de hollande nous enlève quelques officiers de marine : c’est dommage, mais enfin leur place est vide et nous sommes appelés à les remplacer. Nous avons ici en rade près de nous le brick l’Endymion, & la frégate de 40 la Flore, qui sous huit jours seront près de l’Escaut ! Heureux élèves qui les montent ! & nous nous n’y sommes pas |

Annonce moi je te prie quand commenceront vos bals de la bourse Edmond ira, je présume. Pressé pour me coucher & mettre ma lettre à la poste avant. Je t’embrasse. Adieu, bien des choses à toute la famille ton fils qui t’aime.

J.Ranson

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