Lettre du 27 decembre 1832

Lettre du 27 décembre 1832 de Jean Ranson à Monsieur E. Ranson neg’ rue chef de ville n°37 à La Rochelle Charente Inférieure

Bord l’Orion, rade de Brest 27 décembre 1832

Mon bon père,

J’ai bien reçu tes deux lettres des 16 et 23 du courant, cette dernière ce soir à quatre heures en rentrant d’une promenade dans le port, mais je n’ai point reçu celle que tu m’annonce du 21. Depuis ce matin les vents sont bons pour arriver au goulet, et pour entrer ; j’espère donc que je ne serai pas long à la recevoir. La lettre que j’ai reçue de ma bonne tante D’Eberz m’a fait bien de la peine ; elle me dit qu’elle l’a reprise à deux fois pour la terminer ; pauvre tante. Dis-moi, je t’en prie, au juste, dans quel état se trouve sa vue et si vous n’avez plus aucun espoir de la lui conserver. Elle m’a fait au sujet de la nouvelle année dans laquelle nous allons entrer des vœux pour moi et pour vous tous qui m’ont bien touchés. Puissent-ils se réaliser. Puissent en particulier les vœux pour votre conservation me préserver longtemps de votre perte. Ah! Quand j’y pense! S’il me fallait, seul, abandonné à moi-même, ne recevoir plus de conseils de personne ; s’il me fallait vivre sans vous ; quelle douleur ! Au moins, maintenant ne négligez pas vos avis, donnez dans toutes vos lettres. Ils me font du bien, me dirigent quoique loin et me sont bien précieux. Embrassez pour moi mes frères et sœur ; puissent-ils vous rendre heureux cette nouvelle année autant qu’il leur est possible. Mille choses à cette occasion à tout le reste de la famille ; & embrasse, bonne mère, pour moi, ma tante Flavie : assure-la de mon affection et de mes vœux sincères pour l’entier rétablissement de sa santé. Dis bien à Marguerite que, quoique loin d’elle, je me rappelle toujours avec plaisir qu’elle m’a élevé.

Je n’ai pas cru devoir à l’occasion de la nouvelle année écrire à tous mes parents : cela m’eut d’ailleurs été impossible. Je te prie, bon père, de vouloir bien les assurer de mon bon souvenir, en allant pour toi-même leur réitérer ton affection.

Je te remercie beaucoup, ma bien bonne mère, du chocolat que tu m’as envoyé, remercies en bien ma tante D’Eberz. Quant à ce que tu me dis de mes camarades, sois tranquille, ils ne me troubleront point et ne me reprocheront point ces douceurs. Je me suis lié avec un jeune homme nommé Margollé, d’une ancienne famille de Marseille, qui jusqu’à présent m’a paru me convenir assez. Je verrai à entretenir ou à rompre cette liaison selon que ce jeune homme me paraîtra convenable. Mais je ne crois pas que je fasse un ami: j’en ai eu un, Canaud ; et à moins d’en trouver un pareil, je crois que je n’en aurai jamais d’autres. Quant à ce que tu me dis, pour ma ration de pain, j’ai trouvé moyen de m’arranger ; un mien voisin qui ne mange pas autant que moi me cède une partie du sien et je me trouve parfaitement bien. Ce que tu me disais d’ailleurs d’en acheter d’autre, n’est pas praticable, car à la proposition que firent les chefs de gamelle d’en acheter à nos frais, on leur en refusé la permission. A la fin du mois, on les change et j’ai eu grand peur que cette charge ne m’arriva : je ferai mon possible pour l’éviter, parce que tout le monde crie. Si on me donne cependant cette marque de confiance, je crois qu’il y aurait mauvaise grâce à la refuser.

Je vois que ma cousine Caroline chante à en lever ses auditeurs philharmoniques. Je m’en étais douté. Fais-lui en mon sincère compliment de ma part, et dis-lui que, selon ma promesse, je compte lui écrire à mon premier moment. Ce que tu me dis, bon père, pour M. Gicquel me sera utile quand j’aurai besoin d’argent. Ce qui, je pense, ne sera guère d’un mois ou deux.

Pour nos rangs ils seront fixés à la fin du mois prochain d’après un examen qui aura lieu à bord. Je me flatte que dans cet examen, je ne reculerai point et conserverai au moins mon rang d’admission. Jusqu’alors patience et travail seront ma devise. Pour mes lettres, voici comment cela se fait : celle-ci par exemple, je la mets à la poste ce soir. Demain le vaguemestre arrivera à 11 heures à bord avec le courrier et la prendra pour la mettre à la poste dans le courant de la soirée à Brest d’où elle ne part que samedi ! Je crois du moins que cela est ainsi. Pressé par l’heure du coucher, je t’embrasse, bon père, embrasse pour moi ma bonne mère et soyez assurés tous deux de l’amour sincère de celui qui ne connaît pas de plus doux nom que celui de votre fils chéri.

J.Ranson

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