Lettre du 6 janvier 1833

Lettre du 6 janvier 1833 de Jean Ranson à Monsieur E. Ranson neg’ rue chef de ville n°37 à La Rochelle Charente Inférieure

Bord l’Orion, rade de Brest, 6 janvier 1833

Je reçois à l’instant votre petit paquet, qui m’a fait le plus grand plaisir d’abord comme venant de La Rochelle puis ensuite parce que j’y ai trouvé trois lettres. Quel plaisir ! Trois ! Comme tu le dis fort bien, mon bon père, je n’ai pas de plus grand plaisir que de recevoir de vos nouvelles. Ma bonne tante Mariette m’a fait le plus grand plaisir en m’écrivant, remercie-la bien en mon nom et dis-lui que sous peu je lui écrirai ; ce qui pour vous sera la même chose puisque toi, bon père, tu pourras prendre connaissance de ma lettre. Mon oncle Rother m’a répondu et je suis très content de sa lettre, tu lui diras que ce matin même j’ai fait des commissions pour M. Gicquel, qui toutes les fois qu’il vient à bord me parle avec bonté. Il n’a pas l’air fâché du tout de n’être pas au nombre des retraités. Bonne mère, je n’ai nullement besoin de rien, ton petit paquet m’a fait plaisir, mais ne m’envoie plus rien. J’ai tout ce qu’il me faut. Je suis content de moi: dimanche dernier j’ai eu de bonnes notes du commandant : bon pour la trigonométrie sphérique, bon pour l’anglais ; assez bon pour le dessin. Aujourd’hui encore bon pour la trigonométrie rectiligne et bon pour le français. On nous avait donné en narration : la bataille de Marathon. J’avais réussi et le commandant qui les lit toutes m’a dit que la mienne était bonne. Il parait qu’il y attache beaucoup d’importance, aussi j’y donne du soin. Vendredi dernier, on nous a lu un ordre du jour portant que le premier examen trimestriel aurait lieu à la fin du mois et qu’il serait influencé par les notes des maîtres et la conduite. Jusqu’à présent pas pour moi la plus légère punition, ce qui, je t’avoue, m’étonne, vu mon caractère vif et ardent. Mais je me calme avec la raison et j’espère que je terminerai comme j’ai commencé. Dieu le veuille. Triste Jour de l’An que nous avons passé. Ce jour-là nous avons eu une nourriture extraordinaire prise sur nos vingt sous et on nous a permis d’acheter quelques dragées, que nous avons payées cher, pour ma part à la dépense commune, j’ai eu 4 F 10° mon argent est fini, car il a fallu donner quelques étrennes aux garçons-matelots qui nous cirent les souliers et nous servent à table, ce qui m’a coûté 3 F je dois donner à M. Dubreuil, une quittance sur le Receveur général, M. Dosne ; tu peux t’attendre à la voir t’arriver pour 100 F sous quelques jours. J’en laisserai chez M. Dubreuil, ce que j’aurai de trop, c’est à dire 80 à 90 F. Comme cet argent est à toi et que je sais que tu aimes à savoir où il passe, je t’en rendrai compte en temps, ce qui me sera facile, car je tiens note de toutes mes dépenses, sou par sou, comme je te l’ai vu faire.

Dans sa lettre, ma bonne tante Mariette me parle de la petite soirée du jour des rois, de ma cousine Marie, dont je me suis trouvé privé l’année dernière par une fièvre ; ce soir qu’elle a lieu, je suis sain et sauf et n’ai que le regret de ne pas être au milieu de vous. J’espère que la maladie de ma pauvre sœur Anna ne l’aura pas empêché de participer à ce plaisir de son âge, et qu’elle ne sera pas privée de ses bals d’hiver, ce qui me contrarierais pour elle. Si elle le peut, dis-lui qu’elle me ferait plaisir de me mettre deux mots de détails sur ses petites soirées dans une de ses lettres, je lui répondrais dans ma réponse à une des vôtres. Je vois aussi qu’Edmond persévère dans son idée de cavalerie, que veux-tu ? Je ne crois pas à de grandes guerres, et son état est bien paisible sans cela ; une lettre de lui, comme celle qu’il écrivit à mon père à Brest me serait agréable. Bonne tante D’Eberz, toujours la même, toujours trop bonne. Edmond sera bien content, mais puisque vous êtes satisfaits de lui, il faut bien l’encourager. Je vois avec plaisir qu’elle est bien portante, ce qui fait un peu diversion à la peine que me cause le malheureux état de ma pauvre tante Flavie. Dis-lui que je pense toujours à elle et que je compte bien lui écrire, mais dame quand ! Je n’en sais rien, car je n’ai pas de temps de trop pour m’amuser. Ma bonne tante Charles songe toujours à moi ; mais pour cet été, je me flatte qu’Edmond lui fera oublier que je ne suis plus son chevalier. Le petit boston va toujours, je pense. Deux mots d’amitié de ma part à l’excellente voisine Paillet, dont tu ne me donne jamais de nouvelles, ce qui est bien mal de ta part. N’oublie pas non plus notre bon maire Callot et le voltigeur, maintenant officier, mais bien bon M. Henry. Comment va votre bonne ville ? Bien puisque vous ne m’en dites rien, c’est bien. Quels bals ! Quels dîner ! Des détails, beaucoup de détails ? Ce n’est pas le temps qui vous manque comme à moi. Aujourd’hui je suis arrivé de la rade en canot, nous allons bien. Jeudi point de port, mauvais temps. C’est à dire pluie. Mais à peine du roulis. Oh ! Dame. De la pluie, c’est à Brest. Hier de la glace, pour la première fois. De la pluie gelée, sur notre extérieur. Mais avec mon gilet de flanelle, ma chemise de toile, une chemise de laine par-dessus et un nord-ouest, comme tu les as vus, bon père, je ne m’en aperçois nullement. Toujours dispos, leste, je cours dans les mâts comme le premier gabier du bord et vous souhaite à tous une aussi bonne santé et d’aussi bonnes dispositions à rire que moi. Mais je vais aller dîner et après étude, je suis donc forcé de m’arrêter et de vous embrasser de tout mon cœur, bon père et bonne mère, votre fils bien aimé et qui restera toujours digne de vous.

J.Ranson

Je sors de table, où nous avons mangé un excellent dîner qui est à peu près fixe pour tous les dimanches. Nous sommes dix à ma table ; nous avons soupe et bouilli obligés du gouvernement et nous sommes condamnés à avoir cela tous les jours jusqu’à la fin. 2 poulets pour dix. J’en découpe un et ai pour ma part une aile, ce qui n’est pas mauvais et pour terminer une tourte à la crème délicieuse, que notre cuisinier fait parfaitement. Bien nourri avec mes vingt sous, de bon pain et autant qu’il m’en faut par arrangement, je me trouverais bien si j’étais à La Rochelle, cependant il faut s’accoutumer à cela et peu à peu cela viendra. J’ai profité pour ce post-scriptum d’un quart d’heure de recréation entre la dernière étude et le dîner et je vais aller me coucher, adieu. À une autre fois. Aussi bonne nuit dans votre lit que moi dans mon hamac et demain matin vous vous porterez comme moi : c’est la meilleure santé que je puisse vous souhaiter.

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