Lettre du 27 janvier 1833

Lettre du 27 janvier 1833 de Jean Ranson à Monsieur E. Ranson, neg’, rue chef de ville n°37 à La Rochelle Charente inférieure

Bord l’Orion, rade de Brest, 27 janvier 1833

Mon bon père,

Comme me le souhaitaient tes lettres des 12 19 de ce mois et particulièrement celle du 23 que je viens de recevoir à l’instant, j’ai obtenu du succès dans mon examen en1 montant de quelques rangs. Les examens ont commencé mercredi dernier et comme on en passait 16 par jour chacun à son rang d’école j’ai passé le 20e jeudi matin entre2 9 heures et 9 heures et demie, jusqu’à ce matin on nous a tenu le bec dans l’eau, et ce matin on nous a réunis dans la chapelle et le commandant et M. De Portramparc nous ont passé en revue ; puis notre capitaine d’armes nous a lu nos rangs. Les 2 premiers élèves sont brigadiers et portent de chaque coté du collet 2 ancres couronnées. 4 autres, Gicquel est le premier de ces quatre, sont élèves d’élite et portent de chaque coté du collet 1 ancre simple. Toutes ces ancres en or. 24 autres élèves ont reçu du commandant témoignage de sa satisfaction. Je suis de ce nombre. J’avais été bien plus content de mon examen que je ne l’espérais. J’ai aussi avancé de 7 rangs. En un mot pour mille de 21e je suis devenu 14e. C’est autant d’attrapé, maintenant en travaillant ferme j’espère monter encore. Tout cela a été mis dans un ordre du jour. Mais à la revue le commandant m’avait dit que mon examen était très bon. J’avais d’ailleurs appris mon rang dès le matin, car à 8 heures M. Dubreuil avait eu la complaisance de me faire appeler pour me faire son compliment, de sorte que j’ai eu plus tôt que les autres le plaisir de la surprise. Les brigadiers et élèves d’élite sont en ce moment à dîner chez le commandant. Dimanche dernier à l’inspection le commandant m’avait dit mes notes : trigonométrie sphérique, très bien. physique bien. composition de français, pas bonne ; je l’avais faite sous un mauvais aspect, mais il y a déjà huit jours de cela et c’est bien vieux. Maintenant travail, parce que je m’ennuie et cela ira bien, je l’espère, et Dieu voudra bien m’aider.

Je réponds maintenant à vos lettres. Les confitures, balle de figues, de raisins secs que maman m’offre dans la première me feraient bien plaisir, mais je crois semblable chose défendue. Je n’en suis pas sûr, mais quand j’ai reçu votre paquet un adjudant m’a suivi jusqu’à mon bureau j’en ai tiré les lettres et mis sous clef dans mon bureau, puis suis monté lestement sans avoir l’air de faire attention à cet adjudant et j’ai donné 1 F au porteur pour sa peine ; il avait ramé du port jusqu’à nous, (et tu sais le chemin qu’il y a) c’était d’ailleurs un pauvre matelot et cela lui a fait plaisir. On visite en général tous les paquets, celui-là a paré la visite mais d’autres ne seraient peut être pas si heureux et.ne profiteraient à personne parce qu’on jette à la mer les choses illicites. J’ai vu avec plaisir que l’oncle Rother avait la dignité de major et surtout 700 F de plus, c’est très joli et il doit être bien content. J’ai reçu avec bien du plaisir des nouvelles de la bonne voisine Paillet, mais j’ai vu avec peine dans les deux autres qu’il n’y en avait pas. Tache de ne pas l’oublier à l’avenir. J’ai vu aussi avec plaisir que M. Callot et Henry, quoique plus vieux de trois mois, n’en étaient pas moins toujours jeunes et gais, fais leur en mon sincère compliment, particulièrement à M. Henry sur sa nomination à la place de contrôleur. Il aura, je n’en doute pas, tenu à cette occasion, la promesse de glaces qu’il avait faite à ces dames. Je regrette que ma tante Flavie ne soit pas dans un heureux état de santé, d’après la lettre que j’ai reçue aujourd’hui, et suis étonné que les glaces ne la lui aient pas rendu, car elle en est un peu friande. Celles de M. Henry ont un je ne sais quoi de tentant auquel elle ne pouvait je me rappelle jamais résister. J’ai signé il y a quelques jours chez M. Dubreuil la réception de mes 100 francs. Je pense que maintenant tu les as payés, c’est donc une affaire en règle. J’ai été forcé par mon professeur d’acheter depuis ma dernière une grammaire anglaise de spiers qui m’a coûté 4 francs. Ma note est là pour la fin de l’année. Notre atlas et géographie va me servir ainsi sur ce point Le Pontois ne nous a pas trompés ! Il ne faut donc pas mal juger trop vite. Ici plus de froid du tout. Un temps magnifique depuis huit jours. Calme plat. La frégate La Résolue qui a son pavillon de partance depuis hier matin pour aller dans l’Escaut m’a dit un de nos adjudants, est contrariée depuis par vent debout. Mais elle n’en a pas pour longtemps, je crois.

Je vois que pour vos bals de la bourse, la jeune France y est bien représentée. Voilà ces messieurs lancés. Je pense que Siméon a fait comme Myndert. Guichard en fait autant, je pense. Je vois que votre carnaval se présente parfaitement. Tant mieux pour vous danser ferme cela vous profitera. Moi je travaille et j’arriverai, voilà la différence, vous à une bonne échauffure et moi au grade d’aspirant. Vois la différence. Je ris comme un bossu. Tu enverras la preuve par une pièce de vers que j’envoie à Caroline dans la lettre à inclure. À nos recréation nous faisons de pareilles farces et des chansons burlesques sur nos camarades qui prêtent à rire, mais depuis un mois nous n’en avons pas fait, à cause de l’examen et je ne recommence plus avec eux car cela trouble toujours un peu et que je veux travailler.

Dans la seconde lettre, ma bonne mère se plaint du carême que je viens de vous faire faire, mais elle m’en excuse pour le motif, je l’en remercie. Maintenant je reprendrai le train ordinaire de tous les dimanches, à moins de circonstance fâcheuse. Tu m’écris, bon père, de faire l’observation au commandant que je n’avais pas vu la descriptive avant de venir ici. Bah ! On voit bien que tu n’as pas connu de supérieur. Quand il passe devant moi, il est si sec que je n’eus le courage de lui rien dire et les épaulettes font que j’ai peur de dire quelque bêtise qui me ferait mettre en prison, ce dont je n’ai nulle envie, pour commencer. Devillers a eu un bien mauvais rang, il est l’avant dernier le 54° sur 55. Ne le dis pas à son oncle, cela lui ferait de la peine, mais je lui ai parlé et je crois qu’il travaillera à l’avenir et qu’il compensera ses faibles moyens et montera. Je vois que tu es allé au bal des officiers. La sottise n’est pas grande, et tu peux le […] pour les bals de la bourse puisque tu as souscrit. Mais il faut aller diner. Adieu, embrasse pour moi ma bonne mère et ma bonne tante D’Eberz et remercie bien cette dernière. Embrasse frères et sœur [et des] détails sur leurs travaux. Pressé par le tambour. Adieu à toute la famille, ton fils qui t’embrasse de cœur.

J.Ranson

Pardon si j’écris si mal c’est que j’écris très vite mais c’est faute de temps et pour vous en dire plus long.

notes :

1: le «n » a été réécrit par-dessus un «t », à moins que ce ne soit le contraire

2 : a été écrit au-dessus d’un «à » barré

3 : il est écrit au-dessus dans une écriture différente de celle de Jean Ranson : « est resté dans le commerce »

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