Lettre du 14 février 1833 de Jean Ranson1
Bord l’Orion, rade de Brest, 14 février 1833
Mon bon père, l’extrait de mon bulletin que tu m’as remis m’a fait, combien tu le penses, le plus grand plaisir ; les espérances que l’on fonde sur moi ne seront pas trompées, du moins tous mes efforts tendront à les faire réaliser, sois-en persuadé, mais j’ai peur de ne point rester à mon rang, enfin Dieu nous donnera peut-être, il faut l’espérer, ce plaisir. Ta lettre pour M. de Hell lui a été remise par moi. Le matin de la réception, je parlai à M. Dubreuil qui me dit de la lui remettre ; j’eus alors avec lui 10 minutes à peu près de conversation ; c’était pendant une récréation, nous avons parlé de Rochefort, et je lui ai dit ce que tu me disais dans une de tes précédentes que Mme Rang avait envoyé à Rochefort un paquet pour sa femme ; je lui ai dit par hasard que c’était mon oncle Rother qui en était chargé ; alors il m’a dit le connaître et l’avoir vu à Rochefort au retour d’un de ses voyages. J’ai ensuite fait demander à M. de Hell par un timonier si je pouvais lui parler ; il m’a fait répondre que oui ; je suis entré dans sa chambre, lui ai remis ta lettre et suis sorti sans presque lui parler, car il n’est pas causeur.
Je vois par ta lettre que M. Titon aurait peur que de Villers ne sortit pas de l’école, j’ignore absolument s’il le pourrait, mais je sais qu’il a paru très vexé d’être descendu aussi bas et qu’il m’a dit plusieurs fois qu’il allait bien travailler pour pouvoir regagner son rang d’admission : il me semble qu’il travaille assez bien, et je crois bien qu’il fait tous ses efforts pour pouvoir sortir d’ici, ce qu’il a l’air d’ambitionner beaucoup2. Mais je ne peux en juger parfaitement parce que je suis vers le milieu de bâbord et lui tout à fait à tribord devant. Je te dirais de plus que je ne lui parle que rarement parce qu’aux études nous travaillons, et que dans les récréations il est toujours avec un nommé Pasquier de Franclieu, avec lequel il semble bien lié et dont le caractère ne me convient nullement ; il est malheureusement à coté de moi pas au même bureau, mais au bureau immédiatement suivant, il a à l’école le numéro 22. J’ai pour compagnon de bureau un excellent garçon, nommé Mequet, dont Jusseraud m’avait parlé ; toutes nos affaires de classe sont en commun et nous nous entendons parfaitement, ce que je trouve fort heureux, mais il n’a pas un caractère qui me convienne : j’ai plié le mien au sien pour bien nous entendre, mais voilà tout.
Je vois aussi que vous vous donnez à cœur joie des huîtres de Marennes du cousin Eugène Robert : il est bien bon de vous en avoir envoyé. Vous parle-t-il d’aller vous voir, car il me semble qu’il y a bien longtemps qu’il n’est venu à La Rochelle. A cette occasion vous avez réuni les amis, c’est on ne peut mieux, je suis bien fâché de n’avoir pu me joindre à vous, mais dame ce sera pour un autre jour. Tu remercieras bien la bonne voisine Paillet d’avoir un peu pensé à moi et proposé ma santé, je l’ai de suite reconnue à ce trait : je pense qu’elle ne vous laisse point sans savoir et qu’elle vient toujours faire son boston chez la bonne tante Flavie. Je présume que la soirée dansante que vous avez donnée à la maison aura été belle et bruyante, comme à l’ordinaire, et que le fier violon aura bien fait sauter la société : Anna aura dû être dans l’enchantement, et elle se sera, je pense, bien acquittée de la fonction de maîtresse de maison. Tu ne me dis pas qu’elle soit allée chez M. Garreau, je présume donc que mes frères & sœurs ont joui du plaisir de cette soirée. Qu’Edmond préfère ces bals aux [danseurs] bruyants de la bourse je ne m’en étonne nullement, je pense que puisqu’il ne m’y remplace pas, tu y auras toi au moins fait acte de présence pour moi.
Je recevrai avec le plus grand plaisir la lettre qu’Edmond doit m’écrire, mais dis-lui de se presser, parce qu’il me semble qu’il y a un siècle que je lui ai déjà répondu ; cependant qu’il achève sa collection de matériaux avant de commencer pour que la longueur de la lettre soit proportionnée au temps qui aura fallu pour la composer. J’ai bien peur que pour le lazaret, il n’ait pas pu aller y chercher le renseignement que je lui demandais ; car si à La Rochelle, il fait un temps comme à Brest, il n’aura pas pu sortir de la ville. Depuis vendredi dernier il fait un ouragan soigné, un vent à faire trembler les maisons ; mais nous n’en sommes pas moins tranquilles : nous grimpons dans les haubans au bruit du vent qui siffle avec furie dans les cordages et nous rions dans la hune comme si de rien n’était ; nous en profitons même pour y chanter à tue-tête, chose défendue mais que le vent empêche d’entendre. Je vois que l’on cherche à La Rochelle à s’amuser le plus possible, on a bien raison ; le nouvel orchestre me semble bien vu, et comme tu le dis bien avec de l’habitude les chanteurs iront en mesure, ce qui est de rigueur pour la contredanse.
M. Louis Vincens, sous-préfet de Bagnères, me semble assez bien partagé quoique le voyage qu’il a à faire soit un peu long, mais les bains ont la réputation d’être amusants. Tu voudras bien, ma bonne mère, embrasser pour moi ma bonne tante D’Eberz et la remercier de ses compliments, j’ai une lettre à lui répondre, tu lui diras que ma prochaine lui en portera «Probablement une. Mais adieu à une autre fois, cette te sera remise par Anna, à la lettre de qui je répond. Adieu embrasse pour moi frères et sœur. Adieu je t’embrasse de cœur et t’aime toujours, ton fils
J.Ranson
Il y a eu dimanche huit jours j’avais eu une bonne note en anglais ; dimanche dernier ma note en navigation était bonne et le commandant m’a dit que ma narration était bonne
A mon bon Père
notes :
1 : cette lettre, bien qu’ayant été pliée, ne comporte pas d’adresse : ceci est expliqué en fin de lettre
2 : cette phrase, à partir de «et je crois bien », a été rajoutée en marge


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