Lettre du 7 mars 1833 de Jean Ranson à Monsieur Emile Ranson, neg’ rue Chef de Ville n°37 à La Rochelle Charente inférieure
Bord l’Orion, rade de Brest le 7 mars 1833
Il y a bien longtemps, ma bien bonne mère, que je n’ai adressé de lettre à toi ou à mon bon père, mais vous n’en avez pas moins eu de mes nouvelles par ma tant Flavie et votre dernière que j’ai reçue mardi répond à celle que j’avais écrite à ma tante D’Eberz. Maintenant je serais obligé de ralentir notre correspondance, car nous allons à la corvette. Mais avant de vous parler de cela je prends les événements de plus haut, pour vous dire ce que j’ai oublié de dire jeudi dernier à ma tante Flavie. C’est qu’il y a eu dimanche huit jours l’amiral ou du moins le major général, le contre amiral Lecoupé, que tu as vu à Brest, est venu nous inspecter à bord. On nous avait placés sur le pont au port d’armes : un des officiers du bord nous a fait faire devant lui le maniement des armes aussitôt son arrivée, puis il est passé dans les rangs. Le commandant lui disait le nom et le travail de chaque individu. Comme nous étions par rangs de taille, Villers ne se trouvait pas loin de moi et j’ai pu entendre ce qu’on lui disait. || y a eu une forte semonce et M. Lecoupé lui a dit qu’il lui était recommandé par beaucoup de personnes, et qu’il fallait tacher de justifier ces bonnes recommandations. Toutes les fois que je lui parle, il annonce de très bonnes dispositions à travailler ; mais il ne réussit pas fort et mardi il a si mal répondu en construction navale que je crains bien qu’il n’aille dimanche en prison. La construction navale est une application de la géométrie descriptive, du moins pour les ingénieurs et on nous en fait faire un cours pour nous en donner une idée. Mais ce cours est fait par le professeur de descriptive, que je t’ai dit nous embrouiller les choses, aussi n’est-il et ne suis-je pas moi-même bien fort sur cet article. Il est dommage que ce professeur ne s’énonce pas bien, car il a un grand désir de nous faire avancer, il est d’ailleurs très instruit.
Dimanche dernier j’ai eu de bonnes notes en construction navale, et le dimanche avant en navigation, lundi dernier j’ai été interrogé par le professeur de physique et ma note ne sera point mauvaise. Nous voyons maintenant une partie très intéressante, la météorologie, mais d’ailleurs le professeur rend le cours intéressant, car il explique et donne les détails les plus minutieux parfaitement. En navigation, le professeur, M. Borius, chargé des observations, et des calculs à la mer, ce qui est pratique et de plus important est aussi un excellent professeur, vieilli dans le métier, et son cours se suit bien. Mais l’autre professeur, M Charaux, chargé de l’astronomie est un peu original, et n’est point bon professeur quoique très instruit, son cours ne se suit pas très facilement, quoique cependant il n’y ait pas pour moi d’arriéré. Mais revenons à l’amiral ; en passant devant moi, il m’a dit d’après Mr de Hell, que puisque j’avais monté, il fallait continuer, mais il ne m’a pas parlé de la recommandation. Ensuite nous avons fait l’exercice du canon, et je n’ai point été désigné pour commander, fort heureusement, car cela m’eut fort ennuyé. Il est ensuite parti. Depuis nous avons perdu notre commandant ; mardi M. de Hell est parti pour Paris ; on nous a dit en congé d’un mois. Vendredi dernier, nous avons changé de vêtement et avons endossé la vareuse et le pantalon de toile, mais le temps nous a empêché d’aller à la corvette, dimanche nous y sommes allés, ainsi que hier et aujourd’hui. Je te réponds qu’aujourd’hui nous avons travaillé de 7 à 8 1/2 du matin, exercice au fusil à 9 heures à la corvette jusqu’à 11 1/2. Déjeuner revenus à bord pour. Puis reparti à 1 pour rester à la corvette jusqu’à 4h. J’en arrivais quand j’ai commencé cette lettre. Nous la gréons, nous avons déjà capelé les hunes, les haubans, les étais & nous avons ridé les étais, les haubans et avons garni presque entièrement nos vergues ; par exemple, comme nous passons les jeudis et les dimanches en entier à la corvette, nous n’allons plus à terre, mais cela ne m’arrange pas mal, car nous ne nous y amusions pas beaucoup, et que d’ailleurs à la corvette jusqu’à présent je m’amuse assez. Nous verrons ce que cela deviendra par la suite.
Votre lettre m’a fait bien plaisir en m’annonçant que vous vous tranquillisiez sur mon compte pour les mauvais temps. Soyez tranquilles sur ce point. Tu as vu toi, bon père, la masse énorme qui nous supporte, et dois bien croire que le vent n’y fait pas grand chose. Je n’ai pas entendu parler du moindre petit naufrage. Le beau temps a l’air revenu depuis hier, d’ailleurs la saison avance et à la fin de ce mois nous aurons paré les mauvais temps.
J’ai vu avec plaisir que mon bon ami Canaud était arrivé à New York, mais après un bien long voyage : il est à ce qu’il parait destiné à en voir de dures : il a déjà manqué de vivres en revenant des côtes d’Afrique, maintenant cent cinq jours de traversée, c’est pas mal. Du reste du mauvais temps tout le monde en a eu. Son prochain retour me fait bien plaisir et aussitôt son arrivée tu voudras bien me prévenir, pour que je lui écrive. J’ai appris aussi avec le même plaisir que son père était en d’aussi bonnes dispositions à revenir que lui et qu’il a conservé sa santé, mais ce qui m’étonne, c’est ce que tu m’apprends de son mariage avec M’° Anna Meyer. Je n’en ai jamais entendu parler, du moins que je me rappelle. Je le croirais d’ailleurs possible pour ce que je connais de l’un et de l’autre.
Je vois que ma tante Charles donne une grande soirée dansante et musicale ; je regrette de ne pouvoir me joindre à vous pour y goûter un plaisir sensible, mais cela sera pour une autre fois. Nous avons du temps devant nous pour les voir se renouveler et il viendra une où je pourrai aller.
Tu me dis qu’il grêle tonne, vente chez vous : Ici de grêle, peu : du tonnerre ; je n’en ai pas entendu un seul coup : du vent et de la pluie surtout c’est ordinaire à Brest : on ne reconnaîtrait pas la Bretagne s’il n’y pleuvait pas. Ma pauvre tante Flavie, toujours la même, c’est bien long. Mon oncle Alexandre ne pas aller à La Rochelle, c’est encore aussi un peu long, mais il y a un temps pour tout.
J’ai reçu ce matin une lettre de Gon, qui s’excuse sur le carnaval de ne m’avoir pas écrit : je savais bien la cause, mais comme le carnaval est fini, je m’attendais bien à sa lettre.
La nouvelle politique que tu m’apprends avait déjà couru dans l’école : un jeune homme des environs l’avait apprise, comme moi, de par une lettre de chez lui : nous avons ici des gens qui n’y croient nullement, et que d’autres, ont appelés Carlistes à cause de cela, ce de quoi ils ne se sont pas défendus. D’autres disent que ce n’est point un italien, mais bien un prêtre, qui aurait rendu la princesse enceinte, le fait est que je n’en sais rien et ne m’en inquiète guère, parce que peu m’importe maintenant, vu que je n’ai pas le temps de m’occuper de cela.
Tu donnes, me dis-tu, bon père, des leçons de musique à Edmond sur le solfège de Rodolphe : tu dois en effet le savoir par cœur. Ici point de musique : quelquefois cependant le soir à une récréation que nous avons à 7 heures, nous allons quatre ou cinq chanter quelques airs sur le pont au clair de la lune et plus souvent dans l’obscurité, mais aucun n’est musicien : un seul qui est de Carcassonne a une jolie et forte voix, mais il connaît pas les notes, ce qui lui fait bien de la peine. Je compte bien d’ailleurs en m’embarquant emporter mon violon et quelque musique : cela dépendra toutefois du bâtiment sur lequel je serai embarqué. Car si je suis embarqué sur un grand bâtiment, un vaisseau, une frégate, une corvette, où je ne sois que bien peu de choses, je ne pourrai pas le faire parce que nous serons beaucoup d’élèves et peu à l’aise. Mais si je suis sur une petite corvette, un brick, une goélette, où il y a peu de gros officiers, je pourrai alors me permettre cet agrément : nous verrons cela plus tard : allons adieu : bien des choses de ma part à toute la famille, embrasse pour moi frère et sœur ; [mille] choses aux tantes D’Eberz, Flavie et Charles, n’oublie pas ma tante Raboteau et prie ma tante Mariette de m’écrire. Adieu je t’embrasse de tout mon cœur ton fils qui t’aime toujours bien.
J.Ranson
Pardon si j’écris si mal mais je suis très pressé, j’ai une mauvaise plume et je me dépêche fort. J’espère cependant que tu pourras me lire : adieu, bon père, je t’embrasse ton fils.




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