Lettre du 14 mars 1833 de Jean Ranson à son père
Bord l’Orion, rade de Brest, le 14 mars 1833
J’ai bien reçu, mon bon père, ta lettre du 6 de ce mois qui en renfermait une de ma Tante D’Eberz qui m’a fait plaisir quoique cependant je ne les lise qu’avec peine lorsque je pense qu’il lui a fallu tant de mal pour les écrire. Tu la remercieras bien et lui diras que ma prochaine lui sera adressée, mais dis-lui bien de ne pas me répondre trop [tôt] puisque cela la fatigue.
Tu me dis que ma Tante Flavie a eu ces jours derniers une crise qui l’a beaucoup fatiguée : dis-lui bien de ne pas se presser à me répondre pour que sa réponse puisse me dire qu’elle est bien mieux. Voilà d’ailleurs labelle saison qui s’approche et il faut espérer qu’elle apportera un peu de mieux dans son état. Ici nous avons eu assez beau temps depuis le commencement du mois quoique cependant à peine un jour sans pluie, mais c’est du beau temps pour Brest quand il ne pleut pas toute la journée. Aujourd’hui il pleut ferme. Ce matin, comme à l’ordinaire, nous avons fait 1h 1/2 d’exercice du fusil. Puis nous sommes partis pour la corvette. Nous y avons passé trois heures mais pendant deux heures avec la pluie sur le dos et nous sommes revenus à bord tout trempés. Nous avons quitté nos vareuses de toile toutes mouillées et avons pris nos capotes. Mardi dernier nous étions aussi allés à la corvette et on m’avait fait monter dans la hune, mais il faisait beau et comme il n’y avait pas de roulis je n’ai point eu de mal de mer : mais aujourd’hui il y a eu du roulis et les individus envoyés dans la hune ont vomi à plaisir, mais je n’étais pas du nombre ; ainsi j’ignore encore ce que c’est que le mal de mer. Mais mon tour viendra. J’espère encore cependant que je ne l’aurai pas, ce qui est arrivé à quelques-uns. Pour les autres travaux j’ai eu dimanche de bonnes notes, en physique ma note que je t’avais annoncée a été très bonne, en navigation elle était bonne. Cette semaine je n’ai pas encore été interrogée, seulement j’ai lu mardi ma narration et le professeur m’a dit qu’elle était bonne, je verrai dimanche ce que dira M. De Portramparc.
Tu demandes quels rôles je joue dans nos farces des dimanches ? Dimanche dernier nous avons joué les rendez-vous bourgeois mais arrangés à la façon de l’Orion et j’y jouais le rôle du père des demoiselles. Dimanche je ne sais si je jouerai, mais du reste je n’y tiens pas. Quant aux costumes, nous n’en faisons point venir de Brest, mais quelques élèves ont des habits bourgeois qui servent dans ces circonstances. Du reste c’est tout cela une pure farce, car pour lieu de scène nous avons l’extrémité avant de notre batterie et pour l’entrée et la sortie nous la faisons par-dessous le beaupré. Tu ne peux pas d’ailleurs te figurer ce que ce sont que ce que tu appelles des représentations théâtrales, ce sont moins que ces farces qu’on joue quelquefois sur la place, en un mot de pures farces.
Tu me dis que nous devons aller bientôt observer les astres : jusqu’à présent il n’en est pas question : en navigation, nous voyons le pilotage et maintenant nous avons à peu près fini cette partie qui est toute la navigation qu’on demande aux capitaines caboteurs : nous avons vu de plus la description et l’application des instruments à réflexion dont on se sert en mer.
Tu me dis que ma cousine Caroline ne peut pas me répondre parce qu’elle a mal à un doigt. Puisque cela l’empêche de jouer du piano, ce qu’elle aime bien, je la plains. Je vois que cependant elle a pu vous enchanter à la soirée que sa mère a donnée, on ne peut pas tout perdre à la fois. Tu lui diras que je prends part à son accident et que je lui désire une prompte guérison.
Tu voudras bien aussi à la prochaine occasion témoigner ma reconnaissance aux jeunes gens qui se sont informés de moi.
Dis-moi, je te prie, ce que sont devenues Dutouquet, Paul Garreau et Godelier.
Mais je suis pressé. Adieu, embrasse pour moi ma bonne mère, frères et sœur. Bien des choses à toute la famille, ton fils qui t’aime de tout son cœur.
J.Ranson
J’oubliais de te dire que depuis ce trimestre j’ai eu deux punitions: 1 vigie dans les haubans, et une nuit à la salle de police ; pour cette dernière j’avais emporté plusieurs capotes avec moi je m’en suis bien enveloppé et j’ai bien dormi sans avoir froid. Je me flatte que ce sera tout pour ce trimestre, peut-être même pour la fin de l’année.
Dans une des tes précédentes, tu m’as dit que Mme Rang avait envoyé un paquet à Rochefort pour Mme Dubreuil et que ma tante Mariette voulait m’écrire par la première occasion, dis-lui qu’elle attend trop longtemps et prie-la d’écrire sans avoir d’occasion. En causant il y a [quinze] jours, à peu près, avec M. Dubreuil, je lui dis cela, mais depuis je ne lui ai que peu parlé ! I| me dit que sa femme recevrait le paquet avec plaisir. Adieu, ton fils, [qui] […] va dîner de bon cœur.


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