Lettre du 21 mars 1833

Lettre du 21 mars 1833 de Jean Ranson à sa mère

Bord l’Orion, rade de Brest, 21 mars 1833

Ma bonne mère,

J’ai bien reçu lundi dernier ton aimable lettre du 13 de ce mois, qui m’a fait bien de la peine en m’apprenant que l’état de souffrance de ma tante Flavie durait toujours et qu’elle avait une forte crise : dis-lui bien de ne pas se presser de me répondre, et d’attendre de pouvoir m’apprendre qu’elle est tout à fait remise, ce que j’apprendrai avec bien du plaisir.

Les craintes que tu manifestes que je n’éprouve du froid parce que j’ai un pantalon de toile ne sont nullement fondées, car on nous oblige à avoir par-dessous un pantalon de drap, qui n’est pas nécessaire et dont nous pourrions nous passer, car il ne fait pas grand froid. Tu me dis que chez nous, on trouve de la glace, ici il n’y en a aucune apparence ; mais je suis fâché qu’il en soit ainsi pour vous, puisque cela vous fait craindre pour vos arbres fruitiers et surtout pour vos bons abricots ; mais j’espère que vos craintes sont sans fondement et que vous n’aurez pas moins de fruits que les autres années. Je suis étonné que tu me parles de pantalon de toile que je n’avais pas, car mon père a emporté avec lui les comptes qu’il a payés pour quatre pantalons de toile et quatre vareuses ; il doit aussi se rappeler que quand on nous en intimera l’ordre pour notre tenue, je serai obligé d’en acheter deux de toile blanche pour grande tenue ; je vais me faire faire sous très peu de jours deux paires de souliers, car les miennes commencent à se détériorer ; et je vous préviendrai aussitôt que je les aurai payés.

J’ai vu avec bien du plaisir, bonne mère, que tu partageais mon opinion sur le livre de M. David Baque que m’a apporté M. Lefourdrey : je ne l’ai fini qu’il y a huit jours et en ai été très satisfait, je ne veux point lui écrire pour les lui renvoyer et lui en demander d’autres, mais j’attendrai qu’il revienne m’en apporter lui- même, ce qui, j’espère ne tardera pas et se fera aussitôt que le commandant, qu’il connaît beaucoup, sera revenu.

Le mariage que tu m’apprends de Mlle Sophie Casimir avec M. Vivier m’a fait aussi bien plaisir. Tu voudras bien en faire mes compliments à la future, en me rappelant à son souvenir : j’espère comme tu le dis, que son éloignement de La Rochelle ne sera que momentané, et que son mari placé dans notre ville pourra vous laisser jouir encore du plaisir de sa société. Tu m’annonces aussi les mariages de M. Delayant avec Mlle Godelier et de M. Etienne Chatinet avec Mlle Elisa Babut ; tu me dis qu’il vous reste encore des demoiselles à marier et que je peux vous envoyer des marieurs ; je t’avouerai que jusqu’à présent, je ne connais à bord aucun jeune homme que je puisse souhaiter pour époux à aucune de ces demoiselles ; tu me diras que je suis difficile, c’est très vrai, mais enfin c’est ma manière de voir, de bien pénétrer, avant de chercher à connaître, et à bien connaître et aucun jusqu’à présent ne m’a engagé, ne m’a amené au point de désirer de le bien connaître. Le jeune homme, dont je t’avais déjà parlé, ne m’a plus convenu par une connaissance plus approfondie et je ne suis plus avec lui que bien peu mieux qu’avec tous les autres. Cette difficulté de liaison de mon caractère me rend bien un peu malheureux, parce qu’elle me réduit à moi-même, et qu’on est tous heureux d’être lié un peu solidement [à] quelqu’un, ce qui enlève bien de la monotonie de la vie. Mais enfin, que veux-tu que j’y fasse ?

Tu me parle de la mort d’un jeune Barnier ; j’ignorais que ce fût un jeune homme de ce nom, mais j’avais appris qu’à bord du […] d’Allas, un aspirant de 1ere classe avait été tué par le croc d’une caliorne qui lui était entrée dans la tête, qu’on [l’avait] transporté à l’hôpital et que deux jours après il n’existait plus. Ce peut ne pas être le même aspirant dont nous parlons tous deux, mais toujours est-il malheureux pour les parents, s’ils sont arrivés à Brest sans y trouver leur enfant. Tout cela ne vient point d’un manque de soin et résulte des vicissitudes de l’état d’un marin. À la corvette plusieurs palans ont cassé, mais comme ils n’étaient point à croc, il n’y a eu aucun mal : on peut dire d’ailleurs que dans la marine on a toujours un pied dans la tombe, car on ne fait pas un pas, sans avoir de danger, et après en avoir fait un autre, sans pouvoir le dire : comment n’ai-je péri il y a deux minutes ! Dimanche dernier j’ai été chargé comme cela d’une chose importante et assez difficile : de capeler les barres de perroquet. Je m’en suis bien tiré mais dans un moment j’ai été livré à ma force et à mon adresse, et peut-être pour un peu plus c’en était fait de moi. Mais bah ! Tous les ans cela se fait à la corvette et d’autres choses bien pires encore, et jamais un seul élève n’a eu le moindre accident. Soit donc bien tranquille sur mon compte, bien bonne mère, tant que je serai à la corvette, il ne m’arrivera aucun accident, sauf la volonté de Dieu, mais tu sais qu’il est si bon, tu dois bien compter qu’il ne permettra pas que tu aies la douleur d’apprendre qu’il me soit arrivé quelque malheur. Ces désagréments sont bien plus que compensés, par exemple ce matin étant à la corvette, nous avons vu appareiller le Suffren, vaisseau à 2 ponts de 100 canons, le Duquesne, id. de 80 et la Melpomène, frégate de 64 ! Quel magnifique spectacle : leurs voiles tombant tout d’un coup, amurées, bordées, enflées par le vent et le navire s’élançant en maître sur les vagues qui viennent impuissantes se briser contre son étrave. J’étais réellement enchanté : j’avais bien vu à La Rochelle, de beaux trois mâts, mais ce n’est rien auprès de ces masses énormes, qui n’en fendent pas moins rapidement les flots et de l’espèce de magie qui semble présider à tous leurs mouvements. Le Melpomène va à Lisbonne ; le Duquesne et le Suffren vont à Toulon se joindre aux vaisseaux de 74 – le Marengo et le Superbe, pour aller dans le Levant ; voilà du moins ce que l’on nous a dit.

Je vois que ce voyage-ci de Canaud est loin d’être heureux pour lui; j’apprendrai son retour avec d’autant plus de plaisir.

Tu remercieras mon bon père de sa bonne volonté à me mettre quelques mots malgré qu’il ait passé la nuit au corps de garde. J’espère que la prochaine fois, il m’en écrira plus long. Ma prochaine lettre répondra à la dernière d’Edmond. J’ai eu dimanche une bonne note en français et une bonne note en anglais, mais cette semaine j’ai eu deux punitions, j’ai été deux fois en vigie, mais ma conscience ne me fait aucun reproche, dimanche j’ai été en vigie, parce qu’à la corvette étant dans la hune, un élève fit tomber un morceau de bois : on ne sait pas qui c’était, et on a puni tous les élèves qui étaient dans la hune, j’en étais et j’ai partagé la punition, mais comme je suis certain de n’avoir pas fait tomber le morceau de bois, je n’y tiens nullement. Mardi j’ai été en vigie, parce que en montant dans la hune de misaine, ma casquette était tombée à la mer : c’est pour cette maladresse, la punition d’usage, aussi je m’y suis bien résigné.

Adieu, le temps presse, et je ne vois d’ailleurs rien de plus de nouveau à vous apprendre. Adieu embrasse bien pour moi, mon bon père, mes frères et sœur, ma bonne tante D’Eberz. Bien des choses aimables, agréables & à tout le reste de la famille ; n’oublie pas particulièrement les tantes Flavie, Charles et Raboteau, dis à ma tante Mariette que j’ai reçu sa lettre mardi, et qu’elle a mis un mois en route, mais que je lui répondrai dans quelques jours, quand j’aurai le temps. Adieu, bonne mère, je t’embrasse de cœur et suis et serai toujours ton fils chéri qui t’aime.

J.Ranson

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