Bord l’Orion, rade de Brest, 28 mars 1833
Ta lettre du 21 m’a fait le plus grand plaisir, mon bon père, en me remettant une lettre de ma cousine Caroline. Elle m’annonce comme toi qu’elle doit chanter au concert du 1er du mois prochain ; mais elle m’exprime ses regrets de chanter en même temps que Mme V. Martin ; Elle craint d’être éclipsée par cette concurrente déjà si célèbre et je conçois bien ses terreurs. Tu me feras plaisir de me dire de quelle manière elle aura rempli la mission qu’elle a acceptée. Tu lui diras que la semaine prochaine je lui écrirai ; vu que j’aurai un peu plus de temps à moi. Car depuis dimanche nous n’allons plus à la corvette ; nous avons fini de la gréer et n’y retournerons que sous une quinzaine de jours parce que maintenant on goudronne, on noircit tout le gréement et qu’on la peint. Nous ferons alors une couple de leçons d’exercice des voiles puis nous mettrons à la voile comme si nous étions à la mer, ce qui ne sera pas un médiocre plaisir.
Les deux premières punitions que j’ai subies et dont tu me demandes la raison m’ont été affligées parce que j’avais parlé en classe à mon voisin. Pendant trois mois et demi j’avais bien surmonté cette mauvaise habitude qui au collège m’attirait tu dois te rappeler, toujours quelques punitions : mais j’y suis retombé au commencement de ce mois et j’ai subi ces deux punitions dans quinze jours de temps. Depuis les deux autres que je vous ai annoncés et dont les raisons ne me font point regretter la peine je n’en ai point eu d’autres et espère qu’elles ne se renouvelleront pas de longtemps. Dieu le veuille.
Les farces que nous jouions les dimanches sont tout à fait tombées depuis que la récréation du soir pendant laquelle nous les jouions ne se fait plus aux quinquets. Nous la passons maintenant à jouer sur le pont à des jeux de collège, auxquels je me mêle quelquefois, quand je ne trouve pas un camarade avec qui causer de choses qui me conviennent mieux.
J’ai reçu, comme je te l’ai dit par ma dernière, la lettre de ma tante Mariette, mais après un mois et demi de date : comme je te le dis au commencement, comme j’ai plus de temps de libre, je lui répondrai, je [pense] dimanche ainsi qu’à Edmond, parce que nous n’allons point comme à l’ordinaire, passer notre journée à la corvette, ce qui [nous] donne bien plus de temps.
J’ai remis à M. Dubreuil la lettre pour sa femme que contenait mon paquet ; tout en l'[assurant] de tes respects, il m’a chargé de bien des choses pour toi.
Je vois avec un plaisir extrême le meilleur état de santé de ma bonne tante D’Eberz, mais la continuation des souffrances de la tante Flavie me fait de la peine, j’espère comme toi que le beau temps lui fera du bien. J’ai appris aussi avec peine la maladie de Mlle Alrine : lorsque tu la verras tu lui feras mes compliments de condoléances.
J’ai lu avec plaisir que mon Oncle Edmond avait enfin trouvé une place : j’espère comme toi qu’il pourra trouver mieux : prie ma tante Flavie, quand elle lui écrira, de me rappeler à son bon souvenir.
Tu feras mes compliments bien sincères à M. Henry Champard de son avancement et s’il donne des glaces, en mangera pour moi. Dis-moi je te prie ce que deviens son neveu Auguste, et celui, henry, qui est à Versailles.
Nous avons commencé lundi dernier la géodésie, et le lever des plans, que nous irons sous quelques jours mettre en pratique. Nous irons aussi, je pense, au cabinet de physique, ce dont on parle depuis longtemps. La navigation et l’Astronomie vont toujours leurs trains. Bientôt nous observerons. Dimanche je n’ai point eu de notes. Cette semaine j’ai été interrogé en anglais et le serai plus que probablement demain par M. Borius, sur les problèmes du pilotage. Ma prochaine vous dira mes notes.
Voici la note de mes dépenses.
1/2 douzaine de crayons à dessiner . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2f
6 quarts de papier à lettres et 1 boite pain à cacheter 1F 80c. 20c . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2
1 physique de Despretz 11F 50c. 1 manuel du jeune marin 7F. 1 école du canon 50c . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
1 règle et une équerre en bois 60c. 60c . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.20
1 janvier aux garçon 3F. Bonbons 4F10c . . . . . . . . . . . . . . . . 7.10
1 raccommodage de pantalon. 2 raccommodages de redingote . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.50
_________
32.80
Port d’un paquet de chocolat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1f
1 grammaire anglaise de spiers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4f
1 encrier en liège . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .50
1 quartier de réduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
20 ports de lettres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
Report . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32.80
total . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40.30
j’ai chez M. Dubreuil 85F
33F.95 dans ma poche en entrant
100 chez M. Dosne
______
133.95
125.30 dépensé 40f 30c chez M. Dubreuil 85f
______
8.65 = dans ma poche j’ai 8f 45c
Adieu je m’en vais travailler pour M. Borius. À dimanche pour Edmond. Je t’embrasse bon père de tout mon cœur. Embrasse pour moi mes frères et sœur. Bien des choses aux tantes D’Eberz et Flavie. Dis à ma tante Mariette que ce sera pour dimanche, je pense bien des choses à toute la famille, je t’embrasse ton fils qui t’aime.
J.Ranson


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