Bord l’Orion, rade de Brest, 4 avril 1833
J’ai bien reçu, mon bon père, ta dernière du 28 du mois dernier, qui me confirme ce que je me rappelais bien des vareuses et pantalons de toile. Quant aux pantalons de coutil blanc, on n’en parle pas encore et j’attendrai un peu pour les demander à M. Léonard. Les souliers me seront remis dimanche et je viens de prendre chez M. Dubreuil 20 F pour les payer ; je te dirai au juste ce qu’ils m’auront coûté. Il me reste encore chez le dit Sieur 65 F ce qui suffira plus que pour payer mes pantalons de coutil, et ne m’obligera point à prendre chez M. Dosne.
Je viens de parler à un de nos maîtres qui nous a dit que dimanche ou mardi nous irions à la corvette ; je n’en serai nullement fâché, car on nous fait faire en place une chose extraordinairement ennuyeuse : on nous tient pendant moins de temps, mais on nous fait expliquer au tableau tout ce que nous avons fait et tout ce que nous ferons ; cela nous est très utile, parce que à l’examen final, on nous demandera cela au tableau et que, quoique nous sachions bien le faire, nous pourrions bien ne pas le dire. Il est mille fois plus amusant de le faire, mais enfin nous ne sommes pas ici pour nous amuser, aussi vais-je à ces leçons avec un peu d’ennui, que je parviens à la fin à vaincre et que je n’éprouve plus. Du reste nos évolutions vont bientôt commencer, à notre prochaine visite à la corvette nous enverguerons nos voiles.
Ce que tu me dis de la visite des saint-simoniens, et de leur manière d’engager les ouvriers à leur religion m’a paru fort singulier, et leur aventure à La Rochelle fera tout à leur cause : M. Callot a agi bien vite en les mettant si tôt à la porte, mais il n’en a été que plus tôt débarrassé, ce qui est le mieux. Si tu sais ce que c’est que leur femme libre, tu me feras plaisir de le dire. Notre examen approche ferme, aussi depuis que je le sais de dimanche, je me trouve heureux, de vous avoir déjà écrit, j’avais presque achevé une lettre pour ma cousine Caroline [que] je te remets inclus ; mais maintenant corvette et examen & il est plus que probable que je ne vous écrirai plus que le 28 ou 29 pour vous en annoncer le résultat ; mais c’est qu’il faut travailler dur : je me dédommagerai ces jours là où j’aurai du temps en écrivant aussi à ma bonne tante D’Eberz auprès de laquelle tu voudras bien m’excuser en lui faisant mille amitiés pour moi.
Je m’arrête pour aller travailler : adieu pour bien longtemps, mais enfin il le faut. Adieu, embrasse pour moi ma bonne mère frères et sœur : je t’embrasse de tout cœur et t’aime toujours, ton fils.
J.Ranson


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