Bord l’Orion, rade de Brest, 25 avril 1833
Mon bon père
C’est sous une influence assez fâcheuse que je prends la plume pour répondre aux 3 lettres que j’ai reçues de toi depuis que je ne vous ai écrit. Je ne voulais vous écrire que dimanche pour vous annoncer le résultat de mon examen que j’ai passé ce matin ; mais dimanche matin on nous indiquera mon rang et on parle de nous envoyer après notre déjeuner dans le port voir les préparatifs de mise à l’eau d’un brick, que l’on doit lancer à la fête du Roi, et que l’on nous enverrait voir. Ma journée sera donc prise toute entière et je ne pourrai peut-être pas vous écrire, je profite donc du temps d’aujourd’hui où je n’ai rien à faire pour le moment pour vous annoncer que, comme je m’y attendais et te l’ai dit toujours, j’ai passé un faible examen ; d’abord en commençant, j’ai très bien résolu les questions des cours de M. Borius et Charaux, Navigation & Astronomie ; j’espérais continuer de même et je me voyais déjà monté de quelques rangs, lorsque M. Delafoye est venu me conter une malheureuse question de géodésie à laquelle je n’ai rien compris et que j’ai longtemps traînée, et pour compliment ce dit professeur m’a dit que je faisais et disais des bêtises : question enfoncée, manquée totalement, mauvaise note. Pour la Physique, le professeur m’a fait des questions extraordinairement singulières et dans lesquelles il m’a dit le contraire de ce qu’il nous avait dit dans les leçons, question à peu près manquée, note très faible. Mais j’espère qu’elle sera un peu compensée par celle que j’aie eue dimanche dernier où le commandant m’a dit à l’inspection que j’avais très bien répondu en physique. Espérons ! En somme examen faible, [place] : je présume ne pas descendre plus bas que mon rang d’admission, et ce qui me fait espérer, ce sont les excellentes notes que j’ai eues dans ce trimestre : si on y a égard : en sortant de mon examen, j’étais tout vexé. Tout avait tourné contre moi : mais maintenant je suis revenu, je vais continuer à travailler ferme, et je réussirai peut-être [mieux] au prochain examen : Dieu le veuille.
Dans ta 1” lettre, tu me parles de quatre navires brisés sur vos côtes par un coup de vent dans la nuit du 1° du mois : je ne me rappelle pas du tout s’il y a eu un coup de vent à cette époque, ce qu’il y a de bien certain c’est que nous ne nous en sommes nullement aperçus. Tu ne me dis pas si sur ces quatre navires il n’y en avait point d’assuré par M. Le Baron de Paris dont tu aies pu avoir la consignation, car je pense que tu es toujours en relations avec lui.
Tu approuves la note de mes dépenses, que je t’avais remise, c’est on ne peut mieux. Aujourd’hui je me trouve à court de pantalon de drap bleu. Des deux que j’avais celui que j’avais apporté de la maison est usé et déchiré, plus portable même sous mes pantalons de toile. L’autre que je porte maintenant sous les pantalons de toile est couvert de duvet et ne peut pas aller pour une inspection. J’écrirai donc demain à M. Léonard pour le prier de m’envoyer un pantalon de drap et en même temps les deux pantalons de coutil blanc exigés. Je lui demanderai quand il lui conviendra d’être payé et selon sa réponse je m’arrangerai en conséquence je n’ai point encore payé mes deux paires de souliers, parce que le cordonnier me les a envoyés et n’est point venu lui-même à bord. A sa prochaine apparition je me libérerai.
Dans cette même lettre tu m’annonces enfin l’adjudication du fameux marché tant désiré : tu voudras bien me dire qui l’aura eue et si elle a été obtenue sous quelques conditions. Les deux ans que l’on limite pour son achèvement me permettront de le voir terminé à mon prochain retour à La Rochelle. La rue Guiton pavée, l’hôtel de ville terminé et sa grande salle que tu me dis si belle me verront, j’espère, y faire danser mes aiguillettes sous quatre ou cinq ans. Allons, adieu. À dimanche soir, j’espère avoir un peu de temps pour répondre à vos autres lettres et t’annoncer mon rang, qui ne sera pas malheureusement brillant. Allons adieu, embrasse pour moi toute la famille et crois-moi toujours ton fils qui t’aime et t’embrasse de tout son cœur.
J.Ranson


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