Bord l’Orion, rade de Brest, le 9 mai 1833
Ma bonne mère,
Voilà déjà bien longtemps que je ne vous ai écrit, mais c’est totalement faute de temps et le récit que je vais te faire de bien des choses qui se sont passées depuis ma dernière, et du nouveau travail que nous avons à faire t’apprendront que je suis forcé de me restreindre beaucoup pour mes lettres. Je commence. Je vous ai écrit le 28 du mois dernier ; le lendemain nous sommes allés au canonnage, où nous avons brûlé des amorces pour la première fois : nous avons maintenant chargé de canonnage un nouvel officier M. Lop qui a remplacé M. Marqué, appelé à Paris et qui nous a quitté : il s’occupe de nous avec la plus grande activité. En conséquence mercredi matin, 1er mai, à peine étions nous levés et habillés et avions nous déjeuné qu’on nous a fait faire l’exercice du canon et brûler des amorces. A l’heure voulue, nous avons chargé pour tout de bon avec de bonnes cartouches pleines de poudre et avons tiré le salut. 1 coup à chaque pièce. À midi même répétition, ainsi que le soir. Je n’ai point été appelé par mon tour à tirer 1 des coups à poudre mais j’ai brûlé 4 amorces, c’est déjà cela. L’odeur de la poudre me plaît beaucoup. La fumée qui nous environnait en répandait autour de nous qui ne me déplaisait nullement. Ce jour là il faisait un temps affreux ; pluie et grand vent tout le jour, mais nous avons tout bravé pour voir les pavois de 8 à 10 bâtiments de guerre qui nous [offraient] sur la rade un coup d’œil magnifique. Notre vaisseau était superbe : les trois mâts tout couverts de pavillons de signaux ; à l’arrière le grand pavillon tricolore et aux basses vergues des pavillons étrangers. J’y remarquais comme le plus beau à bâbord de notre vergue de misaine le grand pavillon des États-Unis, semé d’étoiles. Les pavillons portugais, belge, anglais, russe, espagnol figuraient aux autres basses vergues. Nous avons eu carte blanche toute la journée et on a doublé l’argent de la gamelle. Ce qui avec 1F que chacun a donné nous a procuré un dîner assez bon, mais que les chefs de gamelle auraient, disons-nous, pu donner meilleur. Samedi jour de corvette nous n’y sommes restés qu’une heure, et à une heure sommes partis pour le port en vareuses et pantalon de toile sales pour voir lancer le brick l’Oreste ; notre maître charpentier nous a répété sur le terrain ce qu’il nous avait déjà dit en leçons et nous en avons bien profité parce que l’exemple vaut mieux que toutes les leçons. Le héros de la fête est bien parti. Mais il y avait peu de monde de Brest, un brick de 18 canons ! C’est trop petit pour MM. les Brestois. Quelques officiers mais aucun appareil ne témoignaient le peu d’importance du navire. Dimanche dernier à la corvette, nous avons appareillé pour la 1ère fois, nous avons travaillé ferme et en revenant étions bien un peu las. Depuis 10 heures jusqu’à 5 c’est beaucoup. Aujourd’hui nous avons recommencé, j’en arrive et suis bien fatigué, aussi verrai-je sonner avec grand plaisir l’heure du hamac pour me reposer. Adieu. Je n’ai pas le temps de continuer ce soir ; si je peux demain matin, je continuerai, ou je fermerai ma lettre sans y rien ajouter.
Le 10 matin. Il n’y a pas encore bien longtemps que je suis levé et j’ai fameusement dormi, je t’en réponds. Je me trouve avoir un peu de temps et je vais te continuer mes histoires. Dans nos courses sur la rade, nous nous amusons très bien. En arrivant à bord, nous appareillons et nous courons dans la rade jusqu’à midi. A cette heure là nous mouillons dans un coin de la rade et nous déjeunons avec quelque mets froid que nous emportons avec nous. Nous avons là double ration de pain qui n’est pas de trop. À une heure et demie, deux heures nous levons l’ancre et recommençons à courir, jusqu’à 4 heures où nous retournons à notre premier mouillage. Pendant que nous sommes sous voiles, on nous envoie gréer & dégréer les perroquets, prendre des ris aux huniers, aux basses voiles, enfin presque toutes les manœuvres possibles suivant que le vent augmenterait ou diminuerait. Hier nous sommes allés du coté du goulot et avons déjeuné tout proche de la pointe extérieure à la rade qui le forme. Dimanche dernier nous étions allés à l’embouchure de la rivière de Landernau et c’est là que nous avons déjeuné. Tout cela est très amusant, mais arrivé au mouillage à 4 heures ; il faut prendre le corps mort (on appelle ainsi des bateaux mouillés dans la rade sur plusieurs ancres et sur lesquels sont des chaînes qu’il faut prendre en passant). Pour cela on nous fait filer une aussière qu’il faut haler avec la chaîne à bras et au cabestan en dedans du bâtiment, ce qui rompt les bras et les jambes ; encore nous crie-t-on sur le dos que vous ne halez pas du tout, et mille autres choses pareilles. C’est bien ennuyeux ; il faut cependant le faire toutes les fois que nous mettons sous voiles. Hier on nous a donnés sur notre gamelle de petits chapeaux de paille gentils et dont la légèreté nous plaît sur tous autres avantages. Nous avons tous l’air de matelots américains, comme tu en dois voir quelquefois sur le bassin. Allons. Adieu assez comme cela, je vais travailler. Je n’ai point le temps de répondre à vos lettres, ni de vous parler de La Rochelle, parlez-m’en donc toujours dans le plus grand détail et surtout, bonne mère, ne mettez point de ralentissement dans votre correspondance et continuez à m’écrire tous les huit jours, vous me consolerez de ne pouvoir vous répondre comme je le voudrais. Adieu embrasse bien mon bon père, mes frères et sœur et ma bonne tante D’Eberz. Mille choses à toute la famille. Adieu je t’embrasse de tout mon cœur comme je t’aime, ton fils
J.Ranson
Dis-moi, je te le prie, si l’état de santé satisfaisante de ma tante Flavie a continué. Embrasse pour moi. La dernière lettre que j’ai reçue de vous était du 28 avril. J’en attends une tous les jours.




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