Bord l’Orion, rade de Brest 19 mai 1833
Ma bonne mère,
Je ne vous ai pas écrit depuis le 10 de ce mois et ne croyais pas pouvoir le faire de quelque temps, mais aujourd’hui nous sommes revenus de notre corvette une heure plus tôt que nous ne l’avions fait et je profite de ce moment pour répondre aux questions que me fait ta lettre du 15 que j’ai reçue ce matin dans la chaloupe même en partance pour la corvette. On nous dit que l’habitude est de revenir de la corvette à cette heure-ci ; jusqu’ici les vents, la marée nous avaient contrariés en arrivant à notre mouillage et nous l’avions manqué. Aujourd’hui nous avons réussi et nous sommes ici de meilleure heure. Tu t’effrayes, me dis-tu, de me voir tant de travail et me demandes s’il ne me fatigue pas. Jusqu’à présent je ne suis fatigué qu’en arrivant de la corvette, mais après la nuit, le lendemain matin je suis on ne peut mieux portant et nullement fatigué. Je me flatte qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin, car nous avons eu un jour bien dur. Il faut te dire que depuis huit jours il fait une chaleur étouffante, sans aucun vent, dimanche dernier nous en avions bien assez, aussi nous sommes nous joliment promenés : mais jeudi pas le moindre souffle de vent, pas le moyen de mettre sous voiles. Jusqu’à midi, heure du déjeuner, nous avons appris de nouvelles manœuvres. À midi nous avons déjeuné. Mais ensuite il a fallu mouiller des ancres. On a envoyé dans la chaloupe tous les élèves du grand mât, du nombre desquels je me trouve avec mon escouade, et nous sommes allés mouiller une ancre à jet et une ancre de bossoir. Pendant ce temps, ceux qui étaient à bord ont tiré la corvette sur ces ancres et l’ont changé de mouillage, en virant au cabestan. Puis ensuite nous avons levé ces ancres et ramené la corvette à son mouillage primitif. Tout cela était pour nous apprendre la manœuvre des ancres, mais est très fatigant. Le soir nous n’en pouvions plus, mais le lendemain matin il n’y reparaissait plus. Tu me dis que je dois être maigre : mais je ne m’en suis pas aperçu du tout ; comme je ne grandis plus, du moins je le crois et je vois quelques-uns de mes camarades me dépasser, ce qui me le fait croire, je ne maigris nullement et me porte bien. Aussi n’ai-je point fait de séjour à l’hôpital et espérai-je bien n’en point faire du tout. Tu me demandes si je n’ai point eu de migraine depuis que je suis ici. Je crois que le travail empêche la migraine, du moins le travail actif que nous avons ici, car je n’ai éprouvé aucune atteinte de migraine. Je ne dis point que je n’en aurai pas, car l’été n’est pas passé et c’est à cette époque que je les redoute. Je me flatte cependant que le grand air de la mer les chassera.
Nous avons commencé dimanche un nouvel exercice, c’est celui à feu du canon. Nous sommes allés pour la première fois il y a aujourd’hui huit jours à une batterie d’école de tir dans Recouvrance et y avons tiré trois coups chaque pièce (il y en a 10) : les chefs de pièce pointeurs ce jour-là ont bien tiré : le blanc a été abattu une fois et percé presque au milieu de part en part par un autre coup. Ma pièce n’a point participé à cet honneur et jeudi matin j’ai été chef de pièce sans pouvoir atteindre le but. J’ai perdu mon dernier coup parce qu’en chargeant, le chargeur a crevé la gargousse. Jeudi là, un élève a abattu et brisé le pied du blanc. Aujourd’hui je n’étais plus chef de pièce et un élève a encore cassé le pied du blanc. Cet exercice est fort amusant et une fois que chaque élève aura été chef de pièce, nous ferons cet exercice à bord de la corvette, ainsi que ceux à feu du fusil, et du pistolet, et les exercices d’abordage avec la hache d’arme, le sabre, & tout cela nous amusera, je présume.
Le bruit court dans l’école que le vaisseau de 74 le Marengo a été coulé bas dans les Dardanelles par 7 vaisseaux russes sans avoir voulu se rendre. Mais en voulant remonter à la source du bruit, je suis parvenu à un dit-on qui m’a fait peu de plaisir, vu que cela eut été signal de guerre avec les Russes et aurait nécessité notre sortie d’ici pour tous les élèves et nous aurait donné de suite de l’emploi.
La nouvelle loi que tu me transmets pour l’école navale est peu avantageuse aux individus qu’elle atteint. Deux ans c’est bien long ! Pour nous elle nous a fait plaisir, mais d’abord a excité de violents murmures parce qu’on nous l’a annoncé pour nous ce qui ne nous eut pas fait rire du tout.
La lettre qu’Edmond m’a écrite m’a fait plaisir, mais je l’ai trouvée un peu courte, je lui écrirai peut-être un de ces jours au lieu d’adresser ma lettre à mon bon père ou à toi.
Le bulletin du second trimestre que tu m’as remis m’a fait le plus grand plaisir ; je me flatte que si en sortant de l’école, je n’obtenais pas un bon rang (ce qui peut fort bien arriver) L’excellente opinion que le commandant a de moi et les bonnes notes que je continue à obtenir me vaudront mieux qu’un bon rang. Ce matin à l’inspection le commandant m’a dit : vos notes en navigation et descriptive sont toujours bonnes. En continuant ainsi, et en faisant tous mes efforts pour faire mieux, soit bien persuadé que tu n’auras jamais à te plaindre de moi, tant qu’il me sera possible.
Tu m’apprends le départ pour l’Angleterre de Mlle Hermance Seignette et me propose de la charger d’une lettre pour son frère Arzac. Dis-moi je te prie l’époque de son départ, j’ai commencé une lettre pour son frère que je termine à mes moments de repos et que je te ferai passer suivant l’époque de son départ.
Tu me dis que Mlle Sophie Casimir est mariée : tu ne me dis point si son mari vous l’enlève de suite. J’apprendrai avec plaisir qu’elle reste encore à La Rochelle.
Ta dernière m’apprend de nouveaux malheurs de [mon] ami Canaud et sa relâche à La Corogne : je n’apprendrai [qu’avec le] plus vif plaisir son arrivée à La Rochelle et une lettre [de lui]. J’attends donc avec impatience ces heureuses nouvelles.
Tu me dis que M. Titon t’a annoncé que Villers allait bien mal et que sa mère allait venir à Brest. Elle est venue en effet passer ici la semaine dernière et est partie aujourd’hui même à midi. Le colonel du régiment qui a quitté La Rochelle (le 29° je crois) pour venir en garnison ici et que M Villers connaissait est venu avec elle un jour à bord. Le commandant m’a fait appeler et le colonel m’a donné de vous des nouvelles de visu pour avoir rencontré mon père chez M. Titon. Mme Villers m’a remercié de ce que j’avais bien voulu aider un peu son fils et m’a prié de continuer, ce que je fais comme de coutume. Mais Villers, quoique marquant de la bonne volonté, oublie le lendemain ce qu’il a appris la veille. Je ne crois pas cependant qu’il soit refusé en sortant d’ici.
Mais en voilà assez pour cette fois-ci. À une autre quand ?_ Aussitôt que je le pourrai. Adieu bonne mère, je vais travailler. Adieu embrasse bien pour moi mon bon père, mes frères et ma sœur. Mille choses à toute notre famille. Embrasse ma bonne tante D’Eberz. Adieu je t’embrasse comme je t’aime de tout mon cœur, ton fils
J.Ranson
N’oublie pas de faire mes amitiés à ma tante Charles et à ma tante Flavie.




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