Bord l’Orion, rade de Brest le 30 mai 1833
Depuis ma dernière du 19 je n’ai point pu vous écrire, et depuis j’ai reçu votre lettre du 23. Je ne peux vous écrire que de temps à autre parce que nos voyages sur la corvette sont très irréguliers pour leur fin. Aujourd’hui nous avons eu calme plat, impossible d’appareiller sans être entraîné par les courants à la côte, aussi sommes nous restés sur notre mouillage, mais nous y avons travaillé joliment ferme. M. Collet nous a parlé d’une visite de l’amiral pour dimanche et nous a fait exécuter les manœuvres que nous exécuterons sous ses yeux. Il y a eu dimanche huit jours mon tour m’avait appelé à être gabier volant, chargé du service des perroquets. Toute la semaine j’ai rempli ces fonctions et dimanche dernier à l’inspection, le commandant m’a dit que ma note en manœuvre était bonne. Cette semaine j’occupe le principal poste à mon tour, celui de gabier de combat, mais j’y ai diablement à travailler. Lorsque l’on appareille, c’est un poste à ne rien faire, mais aujourd’hui il a fallu travailler ferme. J’ai fait de mon mieux, comme à mon ordinaire, mais ce qui me vexe c’est que comme on ne change nos postes que tous les dimanches à deux heures, je serai encore gabier de combat devant l’amiral. Ce qui ne me plaît nullement, parce que l’on a pris l’habitude de nous crier sur le dos et que si on ne se modère pas, l’amiral pourra bien remarquer que je ne suis pas fameux, ce qui ferait mauvais effet. J’aimerais autant que l’amiral remît sa visite de deux ou trois semaines parce que je serai alors à des postes où l’on a peu de choses à faire et conséquemment peu d’occasion d’être remarqué, ce qui est le meilleur en pareil cas, parce que pour les manœuvres, il est bon d’être peu en évidence, vu que l’on vous crie toujours sur le dos ce qui est on ne peut plus vexatoire.
Je profite, bon père, de la petite leçon que tu me donnes et je te dirai, pour te le prouver, que depuis ma dernière aucun des élèves de l’Orion n’a abattu le blanc au tir du canon, et que l’on ne l’a point percé de part en part. Maintenant les jours de la semaine nous ne faisons plus l’exercice du canon, mais nous allons avec M. Lagnes, officier chargé de cette partie (& non M. Lop, comme je vous l’avais nommé) en classe, où il nous fait de concurrence avec le maître canonnier les questions que l’on nous fera à notre examen de sortie. C’est une chose parfaitement vue et qui nous fera le plus grand bien.
Nous n’avons plus maintenant de classe de littérature française, le professeur de ce cours, nous enseigne maintenant la géographie. La semaine dernière j’ai été interrogé sur les îles, caps, golfes de l’Europe et j’ai été renvoyé à ma place avec une marque de satisfaction du professeur. Dimanche le commandant m’a dit que ma note était très bonne. Le professeur en nous parlant de l’Europe en général a parlé des différents gouvernements qui régissent cette partie de la terre. En nous parlant du gouvernement constitutionnel, il s’est étendu sur la matière et nous a développé les différentes parties de ce genre de gouvernement. Sa manière de voir m’a paru très bonne et je ne doute pas que les articles politiques qu’il insère dans le journal que vous recevez à La Rochelle de lui ne soient à bien peu près conformes à ta manière de voir sur notre gouvernement.
Villers m’avait appris le mariage de sa mère et le départ de La Rochelle de M. et Mme Titon. Sa mère épouse, m’a-t-il dit, un médecin, dont je ne me rappelle plus le nom, mais que Villers parait aimer beaucoup. Aussi paraît-il satisfait de ce mariage. Je continue à travailler avec lui, et il va assez bien, quoique je ne croie pas cependant qu’il avance beaucoup à l’examen prochain. J’espère toutefois qu’il sera reçu et admis à sortir de l’école comme élève. Une mauvaise habitude qu’il a et qui le fait paraître beaucoup plus avancé qu’il ne l’est c’est que quoiqu’on lui explique, qu’il comprenne ou non, il assure toujours qu’il comprend, ce qui le laisse en arrière. 1l a de la peine à se corriger, mais j’espère pour lui qu’il finira par là.
J’ai commencé ces jours-ci quatre mots de lettre pour Seignette, je vais la finir peu à peu selon le temps qui se présentera de libre et te la remettrai du 15 au 20 juin, je présume.
Allons adieu le temps me manque. Nous allons aller changer de hamac et puis nous coucher. Je te souhaite une aussi bonne nuit que celle que je vais passer, vu que je suis pas mal fatigué, adieu bon père je t’embrasse de tout mon cœur. Embrasse pour moi ma bonne mère, mes frères et ma sœur. Mille choses à toute la famille, surtout aux tantes D’Eberz, Charles & Flavie. Adieu bon père je t’embrasse de cœur, ton fils qui t’aime
J.Ranson
Je vous écrirai peut-être dimanche, parce que je pense que si l’amiral vient, nous ferons à la corvette un séjour moins long qu’à l’ordinaire, je ferai ce que je pourrai, & si ce n’est pas pour dimanche, ce sera pour une autre fois.




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