Bord l’Orion, rade de Brest le 6 juin 1833
Ma bonne mère, depuis jeudi dernier que je vous ai écrit, nous avons eu dimanche l’inspection de l’amiral Lecoupé, mais malgré cela nous sommes revenus de la corvette à l’heure ordinaire, un peu plus tard même que de coutume et je n’ai point pu vous écrire. Depuis lundi le temps qui était beau et chaud a bien changé et aujourd’hui il fait des vents de sud sud-ouest, avec de la pluie, ce qui nous a empêché d’aller ce matin au tir du canon. Pour le remplacer nous avons fait une ‘heure et demie d’exercice du fusil et maintenant nous attendons M. Collet que son canot est allé chercher à terre pour savoir si nous irons à la corvette ou si nous resterons ici à la classe de manœuvre.
J’en étais là de ma lettre quand le tambour a battu et je sors maintenant de la classe de manœuvre, et je me trouve assez de temps à moi. J’en profite pour vous écrire, ce qui est mon seul plaisir à bord. Dimanche l’amiral est venu à dix heures, il nous a passé en revue à bord du vaisseau et nous avons ensuite fait l’exercice du canon en sa présence. A l’inspection, le commandant m’a attiré de sa part des compliments, comme je devais m’y attendre d’après l’apostille du bulletin. Villers n’a point eu de reproches, le commandant ayant dit qu’il travaillait : l’amiral lui a dit qu’il fallait continuer et que cela irait bien. Tu pourras le dire à son oncle, ce qui lui fera plaisir. Après l’exercice du canon, nous avons déjeuné et sommes ensuite partis pour la corvette, où nous avons ensuite appareillé. Après quelques manœuvres, bien moins nombreuses que je ne croyais, nous avons mis en panne à l’entrée du port, et l’amiral s’est en allé. Il y avait à peine dix minutes qu’il nous avait quittés qu’il est tombé un grain, que nous avons reçu pendant une manœuvre ; nous n’avons point quitté, combien tu dois penser et avons continué notre manœuvre, et le grain a fini avec elle. Nous sommes revenus au mouillage à 5 heures et pas moyen de vous écrire. Il n’y a du reste rien autre chose de nouveau à bord. Seulement on vient de me dire à l’instant que la flotte de l’Escaut allait rentrer à Brest. Dis-moi à quoi cela tient et si enfin les affaires de Belgique sont arrangées ? Dans le Levant, que se passe-t-il ? Qu’est devenu Ibrahim-Pacha et les Russes ? Nous avons ici une frégate en partance pour […iton?] que le vent contrarie joliment.
Tu me dis que vous vous faites peindre le salon et qu’il est maintenant magnifique et clair, mais avant que j’aille le voir, il aura le temps de se faner. Ici on nous a peint tout notre extérieur il y a environ un mois et l’odeur en plein air n’a heureusement pas duré longtemps. Tu me dis, bonne mère, être allé dîner chez ta tante Fau avec une parente de Jarnac, mais tu ne me la nomme pas, c’est ne me rien dire du tout. Elle a, me dis-tu, une fille en pension chez Mlle Garreau qui a fait sa première communion cette année, je ne connais point, du moins ce me semble, cette demoiselle, ainsi je ne sais nullement qui ce peut être. Dis-le moi, je te prie.
Tu me dis qu’Edmond est bien sédentaire maintenant et tu me fais un éloge de sa conduite qui me fait te prier de bien l’embrasser pour moi. Je ne vois pas toutefois que tu doives t’étonner de ce qu’il ait un caractère seul maintenant, ayant fait sa première communion, il aura senti ce qu’il a fait, il aura été frappé et cela ne peut ce me semble que présager en lui un très heureux changement. Quant à ce que son caractère seul puisse influer sur son bonheur futur, je crois au contraire qu’étant officier, ce n’est pas un mal j’en fais bien l’épreuve. Lorsque l’on se trouve avec un tas de gens inconnus, si l’on n’aime pas à être seul, on cherche à se lier à quelques-uns, et si après un premier choix, on a mal jugé, on peut être embarrassé pour ne pas se laisser aller à l’impulsion qu’on a reçue.
La lettre de Canaud m’a fait bien grand plaisir, je profiterai du temps que j’ai aujourd’hui pour lui écrire et te remettrai la lettre si j’ai le temps de la finir. Il me donne pour le moment peu de détails de son voyage, mais il me dit qu’il en prépare un journal que j’attends impatiemment en réponse. La conduite de son capitaine m’a on ne peut plus étonné. Si tu sais ce qu’il est devenu, dis-le moi. Sa disparition a du beaucoup vexer MM. Schaaf et Lanusse, ainsi que la longueur du voyage qui ne leur aura pas rapporté grand bénéfice. Mais ils auront compensé cela par l’heureuse réussite de la pêche de la baleine du Rochellais. Tu me dis que Racaud, un peu malade, a été obligé de s’embarquer à bord du navire anglais (sans me dire lequel), mais qu’il est maintenant bien rentré dans l’exercice de ses fonctions, j’en suis enchanté pour lui. Je pense que maintenant on va faire un autre voyage et qu’il en sera encore. Ce sera une nouvelle branche d’industrie pour notre pauvre Rochelle et il faut espérer que d’autres armateurs suivront les traces de ce bâtiment et que ces armements jetteront de l’activité dans le port.
Je vois que mon oncle Rother veut venir à Brest avec M. Jurien ; je le désirerais bien. Mais comme tu le dis, rien n’est encore moins probable, aussi n’y comptai-je guère. Si l’amiral vient ici, je te dirai s’il m’aura parlé de lui, ce qui pourrait bien ne pas être, car il ne viendra peut être pas nous inspecter, nous. Nous verrons du reste, ce qu’il en arrivera.
Si le temps a changé chez nous comme ici, les baigneurs n’ont pas beau jeu. Mais les derniers jours de mai, mes frères et les amateurs de la concurrence ont du s’en donner à cœur joie. Pour notre compte nous y sommes allés quatre fois, et j’en ai été fort content, car les bains me font grand bien. Je ne doute pas qu’au premier retour de la chaleur nous ne recommencions à nous baigner et mes frères en feront autant, je pense.
Tu m’avais dit que vos prêteurs des bains avaient demandé leurs […] que l’on ne savait comment s’arranger, il parait que cela est terminé, [dis-] moi ce qui en est, je te prie.
Mais adieu, je ne vois plus rien à vous dire. Adieu, embrasse pour moi bonne mère, ma tante D’Eberz, ma tante Flavie, mes frères et ma sœur. Mille choses à ma tante Charles et à tout le reste de la famille
adieu, embrasse bien pour moi mon bon père, adieu je t’embrasse comme je t’aime de tout mon cœur, ton fils
J.Ranson
Je viens de finir la lettre de Canaud et rouvre ma lettre pour vous la remettre.




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