Bord l’Orion, rade de Brest, 24 juin 1833
Mon bon père, il y a juste aujourd’hui 15 jours que je ne vous ai écrit, et c’est bien long, mais je n’ai pas pu faire autrement. Depuis j’ai reçu la tienne du 7 et celle de ma bonne tante D’Eberz du 13.
Jeudi dernier nous n’avons point appareillé à la corvette et par un accident bien malheureux. Notre capitaine M. Collet en veillant à la manœuvre pour l’appareillage est tombé, s’est presque cassé le doigt et s’est écorché toute la partie gauche en tombant. || a quitté la corvette de suite et a été se faire panser, de suite M. Dubreuil officier de service à bord du vaisseau est arrivé et au lieu de continuer tous les préparatifs d’appareillage déjà faits, nous a fait prendre des ris et manœuvrer sur notre corps mort toute la journée, ce qui est beaucoup plus fatiguant que d’appareiller. Ce matin nous avons fait l’exercice à feu du fusil et je ne m’en suis pas mal tiré pour mon premier essai. Nous devions aller tirer le canon à la corvette et ensuite appareiller, mais une rafale de vent d’O.S.O. nous a apportée de la pluie et nous sommes allés en classe de manœuvre (mais, sans M. Collet, retenu au lit par la chute). Je sors de table, il est midi ; je ne sais si nous irons à la corvette appareiller ce soir: je le voudrais bien, car la classe de manœuvre est bien peu amusante. Ce matin à l’inspection, j’avais une bonne note en navigation, et une très bonne pour ma narration. Dimanche dernier pas de notes.
Je ne vais point encore aux observations à terre ; je ne sais pas même si j’irai. On a commencé par y faire aller les douze élèves gradés ; et depuis on est allé jusqu’au 16é élève : j’espère un peu qu’on ira jusqu’à moi 20é. Tous les huit jours à peu près nous observons à bord sur la dunette, c’est à mon tour d’y aller la prochaine fois.
Je conçois que le mauvais temps nuise beaucoup à vos bains : [depuis le] commencement du mois, nous sommes allés nous baigner une fois, je ne [me] rappelle plus quand : l’eau était délicieuse.
Tu ne m’avais pas parlé du départ de M. Potel: je présume qu’il a eu de l’avancement. Je suis charmé que mon cousin Jules Fournier ait pu se placer dans ses bureaux ; depuis quand est-il arrivé de Norvège ? Sait-on quand son frère Edouard reviendra.
J’ai oublier de vous dire que M. Lefourdrey était venu me voir il y a environ un mois ; il m’a exprimé ses regrets de n’avoir pu venir plus tôt ; mais il m’a dit avoir eu sa femme en très grand danger pendant trois mois et avoir perdu un de ses enfants. Il en portait le deuil. Il m’a remis deux nouveaux livres, mais que je crains bien ne pas pouvoir finir, faute de temps.
J’en étais là de ma lettre, quand le tambour m’a appelé à mon rang d’escouade, depuis nous sommes allés à bord de la corvette tirer au canon, mais je n’ai point tiré, ce sont les tribordais, qui, par parenthèse, n’ont pas abattu le blanc. Il nous a fallu mouiller notre radeau du blanc ; ce sont les bâbordais qui l’ont fait. II nous a fallu le traîner dans la rade à 3 ou 4 encablures et le ramener à la place, en nageant dans les embarcations, ce qui est peu amusant. Enfin j’en arrive et nous allons dîner tout à l’heure, ce qui ne fera pas de mal à l’homme.
Par la dernière de ma tante D’Eberz, tu me dis que nous n’aurons point la guerre, tant pis, alors il n’y aura pas moyen d’avancer. Au fait, il en arrivera ce qu’il pourra, tout sera toujours pour le mieux, pourvu que je sorte d’ici.
Je te remercie bien, bon père, de ta complaisance à m’avertir des fautes de français que je commets, veuille bien, je te prie, me continuer ce soir. Tu me feras bien plaisir.
Mais adieu, le tambour m’appelle à table et je te quitte pour aller me restaurer’, ce dont j’ai bien besoin. Dans notre récréation d’après dîner, j’écrirai peut-être à mon ami Canaud, si j’ai le temps et je te remettrai la lettre. Adieu, bon père. Embrasse pour moi mère, frères et sœur. Mille choses à toute la famille.
Adieu je t’embrasse de tout mon cœur et t’aime de même, ton fils J.Ranson
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