Bord l’Orion, rade de Brest, le 4 juillet 1833
Mon bon père, j’ai deux des tiennes à répondre et par conséquent beaucoup de choses à vous dire, j’espère cependant avoir le temps de vous satisfaire vu que nous sommes revenus de la corvette à quatre heures, parce que le calme nous a empêchés d’appareiller. Ce matin nous sommes allés à terre faire l’exercice du fusil, aux pieds des remparts de Brest, dans ce que l’on appelle vulgairement à La Rochelle, les Douves : nous y avons fait de jolis feux de peloton. Dimanche dernier, nous y étions déjà allés ; aujourd’hui pendant que nous étions en action, l’artillerie de marine et les compagnies d’équipage de ligne sont venus dans une batterie de tir sur les remparts et y ont tiré le canon sous les yeux de l’inspecteur, M. Jurien Lagravière, ici arrivé depuis quelques jours, comme tu me l’avais annoncé, on nous dit qu’il viendra dimanche inspecter la compagnie d’équipage de ligne que nous avons à bord ; il nous passera, je présume, en revue. Mon oncle Rother n’est point venu avec lui: je m’en étais douté. Sil nous passe en revue, nous verrons ce qu’il me dira. Le commandant n’aura d’ailleurs que bon compte à lui rendre de moi, car depuis le trimestre je n’ai pas eu de punition et dimanche, il m’a dit que ma note en manœuvre était très bonne. Dimanche prochain à la corvette le bruit court que l’on nomme les gabiers titulaires, je n’ose pas me flatter d’atteindre au rang de gabier et par conséquent à porter deux galons, mais j’espère être chef de pièce (poste qui n’a pas le moindre rapport avec le canonnage) ce qui me ferait porter un galon. Nous verrons ce qu’il en sera. Ce matin à la corvette, nous avons tiré 120 coups de canons. 60 les tribordais, 60 les bâbordais. Dimanche j’avais été chef de pièce, je ne l’ai point été aujourd’hui. Dimanche j’ai tiré trois coups mais je n’ai point atteint le blanc. Ceux qui l’atteignent n’ont rien du tout à réclamer, seulement l’officier prends notre nom et puis cela fait plaisir. Dimanche le bruit sec et sonore de nos canons de 6 et des caronades de 18 m’avait un peu bouché les oreilles et j’entendais avec peine, mais le temps est le grand médecin et deux heures après, j’étais redevenu comme auparavant. Voici, je crois, tout ce que j’ai de nouveau à vous dire de l’Orion, maintenant je vais répondre à vos deux lettres.
Seulement j’oubliais de vous prévenir que l’examen a lieu le 23 et que ce sera, je pense, ma dernière lettre d’ici là : nous verrons ce que j’aurai à celui-là. Espérez ! Mais moi malgré les meilleurs dispositions à la bonne espérance, j’ai une peur affreuse de descendre encore, la suite nous apprendra le reste.
Tu me demandes, bon père, si je vais à l’observatoire ; pas encore, dimanche en parlant à M. Dubreuil, m’a dit qu’après l’examen les 24 premiers élèves iraient : si je suis du nombre, j’irais. Sinon ce sera pour jamais.
Dans ta lettre du 16, bonne mère, tu me demandes si j’aurai besoin d’une augmentation de trousseau, je crois bien que oui. D’abord ma douzaine de chemises est très bonne, mais je crois que pour un voyage qui peut être très long une autre douzaine ne serai pas de trop, et comme celles-ci sont très bonnes, les pareilles seraient bien à désirer : tu verras ce que tu croiras devoir faire. Pour ma douzaine de paires de bas, les 6 gris sont excellents, les 6 blancs se percent comme tu sais qu’il le faisaient, aux doigts de pied : je crois qu’une autre douzaine de gris feraient bien pour mon trousseau. Ma douzaine de mouchoir de poche est très bonne, une autre douzaine de même espèce me conviendrait beaucoup. Tu seras peut-être étonné de me voir demander tout par douzaine, mais comme je ne sais pas où j’irai, et qu’un long voyage demanderait au moins ces provisions, je les croirais nécessaires. Si tu peux me faire tout cela, avec ce que tu croiras utile de plus: deux ou trois gilets de flanelle ; il faudra me l’envoyer aussitôt que je vous annoncerai avoir passé mon examen, et suivant la manière dont je l’aurai passé, la plus prompte expédition sera la meilleure, ou bien ces préparatifs seront inutiles pour moi.
Dans la même lettre, tu me dis que M. Gustave Coutier va à Rochefort prendre le commandement d’un bateau à vapeur : il a accepté le commandement qu’il nous dit qu’on lui attrait à notre passage à Lorient. Si c’eut été toute autre espèce de bâtiment, il eut pu se rencontrer que je fusse embarqué avec lui, mais comme les élèves sont pour apprendre et qu’à bord des bateaux à vapeur on n’apprend rien, jamais on n’y met d’élèves. Il serait bien possible, par exemple, que je fusse embarqué avec M. Marqué et son nouveau gréement.
Dans ta lettre du 28 du mois dernier, tu me parle d’un accident arrivé à M. Collet ; il est maintenant entièrement guéri et c’est lui qui cet après-dîner, nous a fait manœuvrer. Son accident ne nous en a privé qu’environ huit jours.
Je vois que vous attendez force monde pour vos bains, tant mieux ; vous pourrez peut-être réussir à payer vos dettes, si les étrangers y arrivent en foule et que vous ayez du beau temps, vous devrez vous amuser beaucoup. Depuis deux ou trois jours le beau temps est un peu revenu avec des vents de N. NO. N.E. Pendant deux heures ce matin ils ont été au S.O. ce qui nous a un peu effrayé, mais ils sont revenus au N. et après dîner, le calme nous a empêché d’appareiller, et le soleil nous a fait un peu suer. D’un temps comme celui-là, mes frères doivent se baigner ferme.
Je vois que les armateurs de La Rochelle sont loin de faire fortune dans leurs entreprises ; les expéditions d’eau de vie les dédommagent-elles au moins de cette perte ? Qu’as-tu fait toi, bon père, depuis mon départ ? La maison Chapron et Guionneau sera un fort concurrent d’abattu, si M. Chapron ne continue pas seul.
Mais assez pour trois semaines, allons je suis obligé de m’arrêter ici ; quoique je ne vous écrive plus, faites que comme à l’ordinaire, je reçoive tous les lundi ou mardi l’aumône d’une lettre au pauvre exilé. Aussitôt que mon examen sera passé, j’écrirai à mes frères, mais d’ici là ma plume sera muette. Adieu, bon père, embrasse pour moi: ma bonne mère, mes frères et sœur. Mille choses à tout le reste de la famille, adieu, je t’embrasse comme je t’aime et je vais travailler pour pouvoir être toujours ton ami, ton fils
J.Ranson




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