Bord l’Orion, rade de Brest, le 25 juillet 1833
Je sors de l’examen et je suis bien content d’être débarrassé de cette corvée si ennuyeuse. D’autant plus que je m’en suis tiré à mon avantage : j’espère bien monter de quelques rangs, quoique cependant ceux qui sont avant moi pourront bien passer mieux que moi et me remettre ainsi à mon numéro 20. Je vous écrirai dimanche, ce qu’il en sera. Je vous avais annoncé que les examens commenceraient le 23, c’était en effet ce que le commandant avait fait afficher dans la batterie, mais on les avait fait commencer ce jour-là, au lieu du mercredi, comme ils avaient commencé jusqu’ici, parce que samedi est le 27 et que les professeurs voulaient le fêter, mais le ministre ayant donné ordre de ne pas le fêter, on nous a remis au mercredi et j’ai passé ce matin. J’ai été heureux de ce retard, car mardi j’ai été obligé de me coucher à 4 heures avec une très forte fièvre de rhume, je me suis levé le lendemain matin, la tête bien embarrassée, mais sans fièvre ; hier la journée s’est assez bien passée : j’ai bien dormi la nuit dernière et la preuve la plus certaine que je n’ai plus de reste de la maladie c’est que j’ai passé mon examen et aussi bien que je pouvais m’y attendre. J’ai eu peur un instant que mon accès de fièvre ne fut la grippe qui règne à Brest et qui fait que huit de nous sont à l’hôpital, mais ce n’est pas cela et je me trouve heureux de vous annoncer que vous ne verrez point encore sur les notes de ce trimestre de jours d’hôpital. Quant aux punitions, vous y verrez de plus que celles portées sur le dernier bulletin trois vigies, je crois.
Dans une des trois lettres auxquelles je n’ai pas répondu, ma bonne mère me disait qu’elle s’était mise en train de travailler à mon linge ; quant à celui que j’ai ici, ce matin après avoir fini mon examen, comme on nous fait mettre en grand uniforme, je suis descendu changer, et j’ai vidé mon caisson, et ai bien trouvé mon compte, à un bonnet de coton près, que je crois à laver, mais dont je ne suis pas sûr. Je me suis de plus aperçu que la moitié de mon linge ne m’avait pas servi depuis que je suis à bord et voici comment je me suis expliqué cela ; à fur et à mesure que l’on me le rapporte du blanchissage, je le mets sur moi pour ne pas bouleverser mon caisson et alors c’est toujours le même que je porte. Mes cravates blanches ne m’ont pas servi ; une seulement m’a servi pendant le carnaval, où je l’ai prise en uniforme. Mais je les garderai parce que j’ai vu des officiers en porter. Quant à mes caleçons, ils me sont tout à fait inutiles. Je continue maintenant de répondre à vos lettres.
Nos exercices du canon à la corvette continuent toujours, j’ai été deux fois chef de pièce et à chaque bordée de trois coups chaque, un de mes coups a atteint le blanc. Des gabiers titulaires à la corvette ont été nommés, et je suis le premier gabier de mon escouade, gabier de combat, poste fort commode, vu que l’on a pas à grimper à chaque instant, ce que je trouvais le plus ennuyeux. Maintenant la seule chose qui m’inquiète, c’est le proverbe vers que tu connais bien :
Plus on est élevé, plus la chute est à craindre
Et comme il n’y a pas de grade plus élevé que celui auquel j’ai été nommé, je ne puis que descendre. J’espère cependant que cela ne m’arrivera pas. Quant à nos exercices du fusil, ils sont finis tant à feu, qu’en exercice : nous avons fait ceux du pistolet, un jour à blanc, un autre à feu, du sabre d’abordage, de la hache d’armes. Maintenant nous allons faire à la corvette des simulacres d’abordage, d’incendie. etc. . Ce que nous ne ferons guère souvent car dimanche il n’y aura plus que 6 semaines. M. Jurien est venu à bord il y a eu samedi huit jours, mais il ne nous a point passé en revue, il n’a inspecté que l’équipage. Il nous a tout de même donné l’ennui de nous mettre en uniforme pour le recevoir sur le pont. Le lendemain M. Lecoupé est venu à bord et nous avons appareillé avec lui sur la corvette, il faisait une brise fraîche de O.N.O. et nous marchions pas mal, pour la bouée que nous manœuvrons. M. Collet nous a dit avoir reçu des compliments de l’amiral.
Tu me dis que la foire, deux mariages, les bains vous occupent agréablement, profitez-en et amusez- vous bien. Quant à nous souhaitez-moi du beau temps et une bonne brise le dimanche et le jeudi. C’est tous ce que vous pouvez me faire de plus agréable. Aux bains, les bals sont maintenant tous les quinze jours, je pense, et la foule d’étrangers doit les rendre brillants. Y vas-tu, toi, bon père, et Edmond et Anna n’iront-ils pas un peu à un, et ma bonne mère n’ira-t-elle pas les y conduire. Anna doit beaucoup danser maintenant les dimanches et les jeudis et Edmond aussi, je pense. Emile doit commencer lui à danser dans la salle des dames avec la petite société.
D’après ce que me dit ta dernière lettre, et ce que je te dis au commencement de la présente de mon examen, tu n’auras pas, j’espère, à [regretter] d’avoir vieilli, mais dame, cela était bien incertain.
On nous a annoncé ici aussi le voyage du roi à Cherbourg, mais pour nous faire remarquer qu’il ne venait pas à Brest ; que jamais un souverain n’y était venu. Ici le port est bien mécontent de M. De Rigny. On se plaint qu’il ne se fait aucun armement qu’à Toulon, et que Brest est bien délaissé. La flotte de l’Escaut n’est point venue ici. Quant à nous on nous a dit que à la fin de l’année, on nous enverrait tous à Toulon, et la frégate l’’Hermione qui est partie de Toulon destinée pour ici est celle qui doit, dit-on, nous transporter à Toulon. Je ne sais point si cela est vrai.
Mais en voilà assez pour aujourd’hui, je ne vous écrirai guère plus qu’une lettre, d’ici l’examen dernier ; car dimanche je compte écrire à ma tante D’Eberz, ensuite à Edmond, puis à ma tante Mariette, puis une autre à vous et ensuite une pour vous annoncer que j’ai passé, car je resterai les trois ou quatre dernières semaines sans vous écrire pour bien pouvoir travailler et passer l’examen qui décidera de mon sort.
Adieu, Embrasse, ma bonne mère, mes frères et ma sœur pour moi; adieu, mille choses à toute la famille. Je t’embrasse comme je t’aime de bien bon cœur ton fils chéri
J.Ranson




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