Lettre du 22 août 1833

Bord l’Orion, rade de Brest, 22 août 1833

Mon bon père

C’est, je crois bien, la dernière lettre que je vous écris d’ici à passer mon examen. Voilà un mois que je ne t’ai écrit directement, mais les quatre lettres que j’ai reçues depuis de toi m’ont prouvé, comme je le savais bien, que tu n’en avais pas moins eu de mes nouvelles. La 1ere de ces lettres, du 26 juillet, m’apprenait que mon cousin Isaac avait eu la fièvre scarlatine, mais qu’il en était très bien remis. Ma bonne mère me disait qu’il devait passer les vacances avec vous et que tu devais aller le chercher à Bordeaux ; si tu peux passer par Angoulême, en allant ou en revenant, tu feras bien de profiter de l’occasion pour voir la ville et surtout les environs que tu trouveras bien beaux. Tu me parlais dans la même lettre du succès de Dom Pedro, tu auras gré que cette nouvelle s’est croisée avec ma lettre qui te l’apportait1. J’ai entendu dire depuis qu’un deux-ponts anglais de la flotte allait venir ici chercher Doña Maria. Il devrait bien ne venir que dans un mois, car alors je serai débarrassé de mon examen et pourrai voir ce bâtiment et ses passagers. Ta 2é lettre du 2 court me demande si ma fièvre de rhume m’a totalement quitté ; c’est avec plaisir que je t’annonce que depuis je n’ai pas eu le plus léger frisson. Ce qui me gène un peu maintenant à la corvette c’est mon cor au petit doigt du pied droit qui me fait souffrir quand je frotte un peu rudement contre les haubans en montant. Mais heureusement que cela n’est guère qu’instantané. Je verrai à me procurer une lime dont tu te servais à La Rochelle (sulfurique diamantée, je crois) et si je n’en trouvais pas, je te prierai de m’en envoyer. Je te dirai cela par ma prochaine. Tu me félicites de ma nomination au grade de gabier de combat et me fait espérer que je m’y maintiendrai jusqu’à ma sortie, c’est ce dont je ne puis plus douter maintenant, car nous n’irons peut-être plus que 2 ou 3 fois à la corvette. Depuis hier le temps est devenu pluvieux. Aujourd’hui nous n’avons pas appareillé et sommes restés en classe de manœuvre. Ce que nous faisons tous les jours sur semaine. Dimanche M. Lecoupé est venu, mais seulement à la corvette. Il ne nous a pas passé en revue. Sa visite nous a causé un petit désagrément. C’est qu’il est venu à dix heures après avoir bien déjeuné, nous qui n’avions que mangé un morceau à cinq heures, nous sommes allés à la corvette à dix heures et au lieu de dîner à 11 heures et demie, comme d’ordinaire, nous avons manœuvré, fait les exercices d’abordage et sommes revenus au mouillage à 2 heures. Nous avons serré les voiles, ce qui est le plus fatigant, et rentré la chaîne de notre corps mort et puis on nous a envoyé dîner. Tu dois concevoir avec quelle rage nous avons avalé nos deux rations de pain. Pour moi je n’ai pas fait faute : il ne m’en a pas resté la plus petite miette. L’Amiral a dit qu’il était content, mais que sur la fin on n’avait pas mis assez d’ardeur aux exercices d’abordage. Quand il a su que nous avions dîné trois heures trop tard, il a dit que cela n’était pas étonnant et qu’il ne nous en voulait pas.

Notre examen commencera le plus probablement lundi 16 et je passerai mercredi 18. Le dimanche 15 nous manœuvrerons la corvette devant le préfet maritime, M. le vice amiral Bergeret et devant la commission qui nous passera l’examen de manœuvre et de canonnage. Tout cela est réglé comme cela, sauf accident majeur.

Tu me parles aussi d’un peu de tumulte et même de carreaux cassés au bal des bains : je m’étonne d’y voir ton ami, M. Julien Plessis ? Un juge [pain ?] ? Comme tu dis ! C’est déjà un haut fonctionnaire ! Tu me diras si cette affaire a eu des suites. Que dit le maire Callot de cela: il doit pester contre la jeune France et ses vues sur la liberté !

Mon bulletin du trimestre dont tu m’as remis l’extrait m’a fait bien grand plaisir ; les expressions du commandant sont flatteuses ! Il ne faut pas cependant compter trop sur la conservation de mon rang ; car il y a tant de chances à un examen; nous avons tant de choses à répondre, que je ne sais pas toutes également bien, que je peux très bien tomber sur une que je ne sais pas, ce qui me ferait bien descendre. Mon admission est au moins fixée, je crois, ce qui est l’important. Le rang l’est bien aussi, mais comme pour celui-là, le hasard peut y faire, on ne peut pas avoir certitude. Espérons que Dieu nous accordera nos demandes de tous les jours pour ma réussite et que je conserverai ce rang. lci de 14 j’ai déjà une fois descendu à 20, la même vicissitude peut me ramener à ce rang. Je travaille toujours, Dieu fera le reste. Après être sorti d’ici, tu peux compter que ma conduite et mon application se soutiendront et que je ferai tout mon possible pour mériter encore les mêmes mots de mes chefs. Dieu aidant mes bonnes résolutions, il me préservera, j’espère, des occasions de chute. || est bon de te dire que je ne suis plus que le 7é mais toujours le 1er élève d’élite. Sur les 10 élèves revenus de l’hôpital, Lagé a été nommé brigadier 6é et m’a mis le 7é. Je te dirai à la fin les numéros du dernier examen de ces dix élèves et en intercalant avec ceux que je t’ai déjà donnés qui par suite ont descendu, tu pourras te former la liste exacte et complète des 55 élèves à cet examen.

Dans la même lettre ma bonne mère m’annonce que les jeunes gens de La Rochelle sont devenus poètes : Godelier, Paul Garreau, Delétant, diables, ces messieurs ont charmés vos journées. Le grave Godelier et ses lunettes n’ont pas du traiter autre chose que du grave. Paul Garreau, léger et changeant, comme il l’a toujours été, doit ne pas trop mal réussir dans le léger. Quant à Delétant je ne le connais pas. Godelier a du vous faire plaisir quelque fois, jai vu de ses productions et j’en présume que ce doit être votre meilleur auteur. 4 mariages dans la même lettre, c’est beaucoup, mais dame, les bains établissent probablement ces relations entre les individus et de plus grands rapprochements s’ensuivent. Depuis quand Jalland est-il de retour à La Rochelle ; a-t-il repris la place d’agent de change de son père ? Il faut croire qu’il est devenu sage pour que le père Bernard lui accorde sa fille.

Ta dernière lettre du 16 m’accuse réception de ma lettre du 11 à ma tante Mariette ; je suis enchanté que tu aies pensé comme moi pour le congé. C’est ainsi une affaire finie, je n’irai pas vous voir, n’en parlons plus. Ta prochaine m’écrira ce que tu as décidé pour le port, je m’y conformerai. Quant aux effets que l’on me prépare à la maison, tu pourras me les envoyer aussitôt qu’ils seront finis parce que, comme en passant mon examen, je compte exprimer l’intention expresse de m’embarquer dans le plus court délai possible, il se pourrait que vers le 15 octobre je fusse embarqué. Comme d’ailleurs je pense que tu veux me les envoyer par les barques de Rochefort et que la seule lettre que tu m’aies envoyée par cette voie a mis au-delà d’un mois à me parvenir, il est bon de s’y prendre de bonne heure2. Tu conçois d’ailleurs le désagrément que nous aurions, si ces paquets m’arrivaient après mon départ, tu feras là-dessus ce que tu voudras. || sera bien aussi que tu pries M. Titon [d’écrire] à M. Dosne pour que je puisse prendre de l’argent. Pour [éviter] l’embarras à M. Dubreuil, je n’en ai pas pris depuis [la dernière] fois, 100 F, que tu m’as dit avoir payé et je dois à Léonard, […] un pantalon bleu et deux blancs, que je lui payerai le 1er [jour] que j’irai à terre avec 100 F que je prendrai chez M. [Dosne.] Une chose dont je prie en grâce c’est de me limiter une certaine somme pour mon trousseau, car si tu me donnais un crédit chez M. Dosne trop étendu, je pourrai faire des folies et je m’en repentirais plus tard. Si j’en ai besoin de plus que tu ne me donneras crédit, je te l’écrirai et sur mes raisons, tu l’augmenteras. Tu jugeras ce que peuvent coûter les uniformes, épée, poignards etc. et l’oncle Rother est là pour te dire ce que cela pourra nous coûter.

Tu m’apprends le départ de Canaud, je n’aurai plus alors à lui écrire.

Allons, adieu, en voilà bien long, mais aussi c’est la dernière où je serai pressé ! Les autres j’aurai trop de temps à moi, et elles seront longues. Adieu, je vais travailler, et te prie d’embrasser pour moi toute la famille. Adieu je t’embrasse mille fois, ton fils qui t’aime bien

J.Ranson

Lagé 6. Bernard 15. Hétet 18. De Viry 22. Montlouis 24. Cloué 27. Nansouty 28. Malcor 30. Pirivu 33. Bouchet 38.

notes :

1 : écrit «la portait »

2 : écrit «bonheur »

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