Bord l’Orion, rade de Brest, 24 août 1833
Je reçois à l’instant, mon bon père, ta lettre du 20 courant, qui me transmet la lettre de mon oncle Rother relativement au port auquel je dois m’attacher, je vois d’après cela qu’il faut m’attacher à Toulon. Je n’aurais pas répondu si vite à ta lettre, si tu ne m’y parlais pas des propositions de mon oncle pour mon embarquement avec M. Latreyte. Comme ce voyage me conviendrait infiniment, qu’il réunit tous les avantages désirables et que maintenant je suis à peu près sur de sortir d’ici, je néglige un petit quart d’heure de travail pour que mon oncle fasse les démarches le plus vite possible. Une circonstance particulière me met à même de te parler plus amplement de ce voyage ce soir pendant une récréation. J’étais à prendre l’air sur le pont. J’étais dans un groupe où nous causions avec notre capitaine d’armes des voyages à faire. Entre autres il parla de celui des mers du Sud et voilà ce qu’il nous dit de celui de M. Latreyte : Cet officier doit mettre son pavillon sur la frégate l’Hermione, qui est attendue ici depuis 15 jours de Toulon, nous a dit notre capitaine d’armes ; aussitôt arrivé ici elle doit aller à Cherbourg pour le voyage du roi qui part de Paris le 26 de ce mois et va à Cherbourg voir la flotte de l’Escaut, qui viendra ensuite toute ici pour que tous les bâtiments reçoivent leur destination. l’Hermione doit se réparer et s’approvisionner pour sa longue campagne, prendre à son bord M. Latreyte et partir pour Rio de Janeiro. Mon oncle aura donc le temps de faire pour moi ce qu’il offre, et ce que je ne puis accepter sans lui en être on ne peut plus reconnaissant. Exprime-lui bien tout le plaisir qu’il me fera [et] tout ce que je lui porterai de reconnaissance !
Quant au port de Toulon, je savais bien que lui seul faisait des armements et que c’était le seul où les officiers embarquassent très fréquemment, mais comme je ne croyais pas que le ministre poussât cela si loin, voilà le plan que j’avais formé. Pendant mes quatre ans d’élève, à quelque port que je fusse attaché, je comptais ne pas quitter la mer, ce qui arrive le plus généralement, puis je serai allé à Rochefort avec une permission de 6 mois que j’aurais passé à La Rochelle, et puis après j’en aurais passé 6 autres à Rochefort. Ce qui aurait été comme avec vous. Après j’aurai rembarqué, mais comme ce rembarquement n’est rien moins que dur, je vais m’attacher à Toulon. Ce qui me séparera de vous pour bien longtemps. Car 6 mois au plus dans 4 ans, voilà quand seulement je peux compter vous revoir, et puis après m’éloigner encore de vous pour autant. M’attacher à Toulon, c’est sacrifier ma patrie à moi-même, à mon avancement, à mon État, car une fois attaché à Toulon, La Rochelle ne me sera plus rien, 6 mois tous les 4 ans, c’est ne pas la voir du tout. Ceci est bien cruel, mais comme je ne veux pas rester à terre et que Rochefort m’enchaînerait à terre peut-être pour toujours et qu’alors je n’aurais plus d’avenir, je ne peux pas non plus me condamner à une inaction qui me serait funeste, il faut bien m’attacher à Toulon ; quitte plus tard si je deviens sédentaire, à me faire attacher à Rochefort. En voilà assez pour aujourd’hui, voilà un quart d’heure d’écoulé c’est assez, mais je peux bien, je crois, donner une demi-heure à chaque semaine à vous écrire. Ainsi écris-moi toujours, bien régulièrement et le plus souvent possible jusqu’à ce qu’enfin nous ayons obtenu ce que nous demandons et que nous ne puissions plus nous écrire de trop longtemps. Adieu, pressé, je t’embrasse et te prie de ne pas oublier ma mère et mes frères et sœur pour moi. Adieu, je t’aime ton fils.
J.Ranson


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