Bord l’Orion, rade de Brest, 18 septembre 1833
Ma bonne mère, j’ai reçu avant-hier ta lettre du 12 qui m’a fait un bien vif plaisir en m’annonçant la réponse de M. Latreyte à mon oncle Rother. J’ai vu par là que si j’étais reçu, je pouvais compter être embarqué avec cet amiral, je crois donc d’après cela qu’il sera bon que tu m’envoies mes affaires le plus tôt possible, parce que aussitôt ma lettre d’admission reçue, je serai embarqué et que mon départ suivra de près mon embarquement. Quant à ce que tu me proposes de m’envoyer mon violon, je crois devoir te prier de n’en rien faire, parce que étant sur une frégate, je ne serai qu’un trop petit officier pour y avoir mes aises, et que je ne pourrai pas m’en servir. La note que mon père m’a remise des effets que j’aurai à acheter et les prix qu’il y a mis sont en harmonie avec ce que je pourrai trouver ici. Ce que je prierai mon père de faire, c’est de m’envoyer l’adresse de tailleur qu’il m’avait promis, parce que les prix de Léonard sont en général d’un cinquième au-dessus de ceux que mon père m’envoie, ce qui m’empêchera de me fournir chez lui.
Un passage de la lettre de mon bon père qui m’a fait de la peine, c’est celui où il me dit que je serai peut-être dispensé d’acheter un sextant, si je suis du nombre des trois premiers auxquels on donne un cercle, parce qu’il me prouve que vous conservez l’espoir que je monterai encore à cet examen, ce que je crois bien loin de la vérité, car je crois descendre et cela ne s’accorde pas avec vos idées. Lundi la commission devait venir nous voir manœuvrer à la corvette, mais le temps ne le lui a pas permis et nous avons fait nos compositions de français, d’anglais et de calcul, compositions que je crois avoir bien faites. Hier matin nous avons composé en physique, puis la commission est venue et nous avons fait devant elle l’exercice du fusil et du canon ; ce dernier a assez mal été. Nous sommes ensuite allés à la corvette, où l’amiral a été content de nous. Mais moi je n’ai point été content. Nous avons appareillé, et j’ai été appelé par M. Collet à commander la manœuvre. J’ai reçu l’ordre de virer de bord vent devant, mais comme la corvette est un bâtiment excessivement mou, je n’ai pas pu parvenir à le faire virer. J’ai eu beau faire choquer les boulines devant et même contre-brasser un peu, il n’y a pas eu moyen. L’amiral en a reconnu l’impossibilité et a ordonné à M. Collet de faire une manœuvre extraordinaire de laquelle je n’avais jamais entendu parler. M. Collet est venu me dire à l’oreille, de répéter tout ce qu’il me dirait, en me disant qu’il ne nous avait pas expliqué cette manœuvre. Je l’ai fait et la manœuvre s’est achevée. M. Collet m’a renvoyé dans ma hune et le commandant, qui s’était aperçu que M. Collet m’avait tout soufflé m’appela et me dit que cela n’était pas bien ; je m’excusais comme je pouvais sans oser trop dire qu’on ne nous avait pas montré cette manœuvre lorsque M. Collet me prévint en me disant : c’est très bien, M. Ranson, très bien. Allez. Et il se mit à causer avec le commandant. Mais cette non-réussite de ma manœuvre, quoiqu’il n’y ait eu nullement de ma faute, me fait présager la non-réussite de mon examen, quoique j’aie bien travaillé, je crois donc que j’aurai un rang sinon mauvais, au moins très médiocre, ce qui me contrariera singulièrement. Mais enfin qu’y faire, en attendant je travaille. Dieu dirigera la barque et la conduira à bon port, selon sa volonté. Ce matin nous avons composé sur le cours de M. Delafoye et en dessin. Et à dix heures les numéros 1. 2. 3. 4. ont été à terre passer leur examen. Mon tour sera samedi ou lundi ; souhaitez-moi bonne chance et je réussirai peut-être. Mais il faut pour cela que je travaille et alors je vais travailler, ma prochaine vous annoncera comment j’ai passé et si j’espère de mon examen. Adieu bonne mère, embrasse pour moi tout le monde, adieu bonne mère je t’embrasse ton fils qui t’aime bien
J.Ranson
Remets je te prie, cette lettre à ma cousine Caroline
Comme il me faudra une malle, voyez s’il vaut mieux que vous m’envoyez mes affaires dans une ou s’il faut que j’en fasse l’achat ici, ce qui éviterait le port.




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