Bord l’Orion, rade de Brest, 25 septembre 1833
Mon bon père,
Enfin la grande affaire est faite, enfin je suis libre ! Tout est terminé ! Et bien terminé, j’ai passé hier un très bon examen sur toutes les parties et en ai reçu compliment de M. Borius et de M. Dubreuil. Comme je n’ai plus rien du tout à faire maintenant, je vais vous écrire en grand détail. J’écrivis à ma bonne mère le 18, depuis les examens ont commencé le 19 et hier est venu mon tour. La veille dans la journée M. De Mansigny, Lieutenant de Vaisseau du bord, m’avait appelé pour me dire que le commandant de la frégate l’Hermione, qui l’avait rencontré, lui avait dit avoir reçu l’ordre de M. Latreyte de me demander pour embarquer avec lui ; je le remerciais de sa bonne intention à me prévenir et fus, comme bien tu penses, fort content. Le soir, à notre récréation d’après dîner, M. Dubreuil me fit appeler et causa assez longuement avec moi. Les élèves qui avaient passé avant moi avaient demandé au commandant à sortir pour aller se promener et jouir des plaisirs de la ville; mais il leur fut répondu que tout élève qui n’aurait pas un correspondant répondant de lui, ne sortirait pas du vaisseau. Tout en se promenant avec moi, M. Dubreuil m’a demandé si j’avais un correspondant, je lui répondis que non. Et en effet je ne connais personne qui put répondre de moi. Alors M. Dubreuil m’invita à dîner jeudi chez lui et à aller au spectacle avec lui le soir : il me dit que le lendemain, jour de mon examen, il me présenterait à sa femme. Hier en effet à 10 heures je suis parti de l’Orion avec un vent de S.O. abominable, et nous sommes arrivés à la voile au port vent arrière. Nous avons débarqué et sommes arrivés à la préfecture de marine. J’ai passé mon examen de théorie le premier, et ai bien réussi. J’ai passé de là mon examen de manœuvre, où je ne suis resté qu’une douzaine de minutes. En entrant, M. Collet et un petit capitaine de vaisseau qui est membre de la commission, m’ont demandé si j’avais bien passé et si j’étais content, j’ai répondu que oui. M. Collet m’a fait trois questions auxquelles j’ai bien répondu, alors le capitaine de vaisseau m’a dit que c’en était assez, que j’en savais autant en pratique qu’en théorie ; il m’a engagé à continuer et à imiter les bons officiers. Je lui ai tiré mon chapeau avec toute l’humilité possible et suis sorti bien content. Quelque temps après j’ai passé mes examens de canonnage et de construction navale qui ont bien été. M. Dubreuil m’a pris ensuite et a été me présenter à sa femme. J’étais débarrassé tout à fait à 4 heures et demie passée et je suis sorti de chez M. Dubreuil à 11 heures 5 minutes. Je me suis rendu à la cale La Rose, où j’ai trouvé le canot de l’Orion qui devait me reconduire parti, j’ai pris de suite un canot de louage qui m’a conduit à bord, mais je suis resté un temps infini à arriver, la mer était très houleuse et nous avions vent et marée contraires. Je suis arrivé mouillé par les lames. Il m’en a coûté 6 francs, mais pour la première fois que je sortais, je ne voulais pas faire faux-bond et en allant, en revenant, prévenir de mon arrivée l’officier de service, il m’a dit que c’était bien, ainsi il n’y a rien de mal à cela, mais j’avais peur. En quittant M. Dubreuil, j’ai promis de revenir jeudi et il m’a dit qu’il écrirait à l’officier de service pour demander à me laisser aller chez lui ; et il a la bonté de me coucher chez lui, condition sine qua non le commandant ne voulant pas confier un élève à qui que ce soit sans cette condition. Tu vois avec quelle bonté me traite M. Dubreuil, je suis enchanté de sa femme et de lui; leur petit garçon est charmant. Il n’a qu’un an, car tu dois te rappeler qu’il est du même âge que celui de Mme Rang. Je n’irai du reste à terre que toutes les fois qu’il lui plaira et je ne veux guère en profiter qu’une fois par semaine et puis le dimanche j’irai chez M. Lefourdrey et puis avec lui au temple.
Comme M. Dubreuil compte faire aller à l’observatoire ceux d’entre les élèves qui y sont déjà allés et qui restent à bord, il m’a dit qu’aussitôt le beau temps revenu, nous recommencerions à observer et il m’a conseillé d’acheter de suite mon sextant pour m’habituer à observer avec, ce qui m’éviterait l’incommodité de la non-habitude au commencement de mon voyage. Il m’a demandé si je comptais m’embarquer de suite et je lui ai dit alors ce que m’avait dit M. de Mansigny ; il m’a dit qu’il me recommanderait au second du bâtiment qu’il connaît pour me faire attacher à l’officier chargé des montres marines, ce qui est un bon poste pour apprendre à bien observer. Il connaît aussi un M. Preydaur, cape de corvette, aide [de] camp de M. Latreyte, qui vient avec lui et auquel il doit me recommander. Il m’a conseillé de me présenter de suite au commandant de l’Hermione ; et nous [nous] sommes convenus d’y aller ensemble jeudi. Il doit aussi venir avec moi chez un marchand pour me choisir un bon instrument. Tu vois que j’ai trouvé là un homme impayable et auquel je dois une bien grande reconnaissance. Tu feras bien, je t’en prie, de lui écrire pour l’en remercier, non pas maintenant, mais lorsque je serai sur le point de partir, et à l’arrivée de M. Rang tu le remercieras bien du grand [service] qu’il nous a rendu en me recommandant ainsi. Je trouverai [a…] plus chez lui tous les agréments possibles, car sa femme [est] [ma…ure] et a une belle voix, à ce qu’il m’a dit, ce qui me […s] c’est que dans la chambre où l’on m’a reçu, il y avait un [grand] piano, une guitare et une pile de cahiers de musique. J’ai appris là aussi qu’à Brest on jouait de fort jolis spectacles et Mardi hier, Mme Dubreuil voulait me retenir pour aller voir jouer la dame blanche mais j’ai refusé comme l’ayant vu bien souvent. Dimanche dernier on jouait Zampa. Il parait que l’orchestre est bon et qu’il se compose de la musique de la Marine et d’amateurs.
Mais tout en parlant toujours de moi et de mon bonheur, j’oublie, mon bon père, que tu es toi malade et souffrant et que tu as gagné un gros rhume dans ton voyage à Bordeaux. Je t’en prie, guéris-toi bien vite ; j’espère même que déjà tu es guéri et que ma lettre te trouvera bien portant, et que tu répondras toi-même à cette heureuse lettre, bien heureuse pour nous, car elle contient l’annonce au gré de nos souhaits de la réussite de mes travaux. J’espère qu’avec mon examen, je resterai dans les dix premiers rangs.
Adieu. Embrasse pour moi toute la famille, mère, tantes, frères et sœur. Mille choses des plus aimables à tout le reste de la famille. Adieu. Je vais maintenant vous écrire souvent et tu peux annoncer à Emile une lettre de moi dans quelques jours. Adieu bon père, je t’embrasse bien heureux et je compte que ma lettre te trouvera bien dispos et que tu jouiras de mon bonheur. Adieu je t’embrasse mille fois ton bienheureux fils
J.Ranson




Laisser un commentaire