Lettre du 14 octobre 1833

Bord l’Hermione, rade de Brest, le 14 8bre 1833

Mon bon père,

J’ai reçu hier ta lettre du 9 octobre qui m’a fait bien plaisir, je l’ai reçu sur la cale La Rose des mains d’un homme envoyé par M. Dubreuil pour la remettre à un canot du bord. J’étais là en corvée avec le canot major de la frégate et j’ai reçu ta lettre en mains propres. Nous devions partir le 10 lorsque j’étais à t’écrire le 9 au soir ; le lendemain matin dès cinq heures nous avons fait nos préparatifs et à 10 heures nous allions filer la chaîne de notre corps mort ; lorsque le vent a tombé et depuis nous avons vent debout qui depuis hier souffle avec grande violence. Toutes nos embarcations étaient hissées et amarrées pour la mer nous les avons remises à l’eau et ce matin en allant en corvée j’ai attrapé sur le dos des lames et de la pluie qui m’ont fort ennuyé. La nuit dernière j’ai fait le quart de minuit à quatre heures, avec la pluie sur le dos, mais la toile cirée de mon manteau m’a préservé parfaitement de toute atteinte. Ces quarts privent de sommeil, mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus ennuyeux, ce sont les corvées, parce que comme nous sommes en partance, on ne veut pas que les hommes des embarcations s’échappent et on nous envoie dedans pour les empêcher de sortir, ce qui, tu dois bien le concevoir, est bien ennuyeux. Mercredi, je t’ai donné la note des bons que j’avais fait, maintenant je vais te donner celle de ce que j’ai acheté : le compte de mon tailleur de 286 F se compose de 1 habit et 1 pantalon de grande tenue 126 F. 1 redingote d’uniforme 80 F. 4 pantalon de toile blanche 28 F. 2 de coutil grise 22 F. 6 chemises de coton 36 F. Total 286 F. Le compte de M. Raihé, orfèvre : 1 paire d’aiguillettes de seconde (tu me disais sur ta note de les prendre de première avec des rubans, mais M. Dubreuil m’a conseillé de ne pas faire cela et j’ai suivi son conseil) 42 F. 1 poignard et son ceinturon 24 F. 1 épée et son baudrier 27 F. Total 93 F. Pour le chapelier : 1 chapeau monté et sa boite en bois 49 F. 2 casquettes et 1 manteau en toile cirée 60 F. Total 109 F. Le 4° compte de M. Lefournier se compose de registres, papier, plume, encre, journaux, connaissance des temps, le tout se montant à 92 F. Je te disais que j’avais pris 100 F chez M. Dosne le 9. Ces 100 F avec ce qui me restait des 100 que j’ai pris en sortant de passer mon examen ont payé 2 paires de bottes et 2 paires de souliers 51 F (36 et 15) et 64 F de 6 mouchoirs, 6 paires de bas. 2 paires de draps, 2 cols et 2 cravates, ainsi que diverses autres petites provisions, comme savon à barbe, savonnette, etc.

Ta lettre du 9 m’annonce que tu me fais l’envoi d’un paquet à l’adresse de M. Dubreuil. Les lettres que tu vas recevoir successivement de moi te désoleront de me l’avoir envoyé, mais le retard que nous apportent les vents contraires me donnera le temps de le recevoir, ce dont je serai bien aise, parce que d’après ce que je vois qu’emportent mes anciens les élèves de première avec qui je fais la campagne, j’aurai été un peu à court, d’autant que j’ai déjà bien du linge sale de l’Orion.

Tu me dis que M. Titon a écrit à M. Dosne, s’il m’avait donné au dit sieur que l’ordre d’un crédit de six cents francs ; je te prierai de la porter au moins à mille ou douze cents, parce que j’ai déjà pris en comptant mes bons 700 F chez lui et que je pourrai bien en prendre 100 ou 200 pour argent à emporter avec moi et quelques autres provisions que je crois bien que je serai obligé de faire. Demain matin à 9 heures je cesse d’avoir à faire à bord de la frégate, c’est à dire je ne serai plus de service, ni de corvée ; je compte aller à terre demain soir pour voir un peu la terre et mettre la dernière main sur ce que je peux avoir oublié. Je suis tout de même bien contrarié de ne pas partir.

Je vois avec bien de la peine que mon pauvre oncle Rother a la fièvre quarte, tu voudras bien lui exprimer toute la peine que je prends à ses souffrances. Je lui écrirai, je pense, sous 2 ou 3 jours si nous ne sommes pas partis, parce que de 4 ou 5 jours je n’aurai rien à faire à bord. Nous sommes 9 élèves à bord, 3 de première, 6 de seconde. Notre poste n’est que pour 6 mais en général nous sommes de bons enfants et nous nous arrangeons bien jusqu’à présent. On nous a donné 8 mois de traitement de table d’avance. Notre chef de gamelle toutes provisions de campagne faites, a gardé 900 F pour subvenir à une partie de notre séjour là-bas, et nous avons touché 30 F chacun. Hier on nous a payé de notre solde le mois d’octobre. Mon ordre d’embarquement étant du 10, j’ai touché 28 F moins 3 F 70 d’invalides pour ma paye jusqu’au 31. C’est déjà un premier argent gagné. Si on ne nous donne pas plus d’avances, en revenant dans 2 ou 3 ans je recevrai une jolie épargne, mais qui, m’a-t-on dit, disparaîtra toute pour refondre en entier mon trousseau. Nous verrons d’ailleurs ce qu’il en sera plus tard, car il y a encore bien loin d’ici là.

Je vois avec bien de la peine que tu n’es pas toi bien portant. Je te prie de m’écrire souvent jusqu’à ce que tu apprennes mon départ de la rade pour que je puisse apprendre promptement, je l’espère, ton prompt rétablissement. Je suis allé voir plusieurs fois M. Lefourdrey, entr’autres le 9 pendant toutes mes courses ; mais depuis ce jour là, je ne le trouvai pas, il était à la campagne. Je lui laissai un mot lui annonçant mon départ pour le lendemain, mais je compte retourner le voir quand j’irai à terre.

Tu m’engages à faire un journal de mon voyage, s’il est intéressant. Celui du bâtiment sur lequel je suis embarqué l’étant autant que possible, j’ai acheté parmi mes provisions 2 journaux reliés que j’ai destinés à cet usage, qui me sera bien agréable.

Adieu, écrivez-moi souvent, jusqu’à ce que l’on vous dise que je suis sorti du goulet. Adieu, embrasse mille fois pour moi toute la famille en l’assurant de mes amitiés. Embrasse particulièrement ma bonne mère, mes frères et ma sœur. Adieu crois à la bien vive amitié de ton fils qui t’aime.

J.Ranson

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