Lettre du 13 novembre 1833

Rade de Gorée, Bord l’Hermione, le 13 novembre 1833

Mon bon père, je ne comptais guère vous écrire si tôt, mais nous voici je ne sais pourquoi en rade de Gorée et il y a là un navire qui va partir pour Marseille, nous allons profiter tous de cette favorable occasion. Je vais profiter du temps que j’ai pour te donner l’analyse de mon voyage. Nous avons quittée la rade de Brest le 27 octobre par un très beau temps et une brise on ne peut plus favorable, nous avons quitté la terre avec plaisir, du moins pour ma part. Nous avons couru avec ce même temps pendant quelques heures, mais vers le soir j’ai eu le mal de mer, qui m’a duré le lendemain, mais le surlendemain j’étais très bien. Ce mal que l’on dit faire souffrir ne m’a pas paru aussi affreux que je me l’étais figuré et j’en suis parfaitement guéri. Depuis je ne m’en suis nullement aperçu, il est vrai que le temps a toujours été parfaitement beau. En passant nous avons reconnu l’île de Palme et l’île de Fer, deux des Canaries. Et aujourd’hui entre deux et trois heures nous avons mouillé en vue de l’île de Gorée. Jusqu’à présent mon voyage n’a rien offert de remarquable. Je suis très bien accoutumé à ma vie de mer mais ce qui m’incommode maintenant c’est l’extrême chaleur qu’il fait ici. Je suis dans l’entrepont et je sue à grosses gouttes, quoique je n’aie sur moi que mon pantalon et ma chemise. Mon gilet de flanelle ne m’a pas quitté, il est vrai, mais je ne crois pas qu’il me fasse rien parce que c’est comme ma peau. Que sera ce lorsque nous serons sous la ligne ! Mais je continuerai demain. J’ai cette nuit le quart de minuit à 4 heures et il est six heures du soir, je vais me coucher pour réparer le temps que je perdrai. Adieu à demain matin.

midi. J’arrive de pêcher à la senne en corvée dans le grand canot. Ce matin à quatre heures après avoir fini mon service, il a fallu partir pour la baie de Hann, où nous sommes allés pêcher. Cette partie m’a fort amusé. Trois autres élèves et deux officiers étaient avec nous, ils ont été chasser et ont rapporté quelques oiseaux, l’un desquels est fort joli. Notre pêche a été très abondante : en trois coup de senne nous avons rempli un petit (Youyou) que nous avions emmené pour cela. J’ai vu là des nègres dans leur costume de nature. J’en avais déjà vu hier le long du bord qui étaient venus nous vendre du poisson. Mais je n’avais point encore vu de femme. Plusieurs sont venues sur la cote, avec force petits négrillons, qui nous ont volé au moins autant de poisson que nous en avons apporté. Ce matin pendant notre excursion, une autre embarcation est allée prendre des vivres frais. La vie est ici à bon marché ! Le poisson est si commun, que gros ou petit, sardine (ou même poisson de plus petite dimension) ou poisson gros comme la plus belle loubine imaginable, c’est indifféremment deux sous la pièce. On les paie en argent blanc, car ils n’acceptent en monnaie de cuivre que des sous à l’effigie de Charles dix et il n’y en a pas un seul à bord.

Gorée est une fort petite île, grande au plus comme le quartier St Nicolas, et nous appelons cela possession en Afrique. Rien n’y vient : elle ne peut se soutenir par elle-même. La ville, un fort qui y tient sur une petite éminence et à l’autre bout une batterie, voilà toute l’île. Point de rade, on est mouillé le long de la côte, dans un espèce de demi-cercle, ouvert entre Gorée et le cap Manuel (Afrique) et le reste du cercle, c’est l’immensité de l’océan. Mais nous n’avions rien à redouter pour le moment car il fait un temps magnifique mais calme, qui nous livre à l’influence trop sensible d’un soleil ardent. Il n’y a sur la rade qu’un brick de guerre, la champenoise et plusieurs bâtiments marchands, français, américains et anglais. Les autres bâtiments de guerre de la [station?] sont à St Louis, plus au nord et plus à l’est. Le gouverneur de Gorée est un lieutenant de vaisseau qui a dîné hier à bord. Je ne vois du reste rien de nouveau à vous dire sur mes dix huit jours de voyage.

Ecrivez-moi le plus souvent possible à Rio de Janeiro par Nantes, Bordeaux et Le Havre ; je ne laisserai moi échapper aucune occasion surtout n’oubliez rien de ce qui peut m’intéresser dans notre bonne Rochelle.

Adieu, bon père, embrasse pour moi toute la famille, et n’oublie pas ton fils exilé loin de toi et qui

t’aime toujours du plus profond de son cœur.

J.Ranson

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