Le 9 janvier 1834 Rade de Rio-Janeiro, à bord de la frégate l’Hermione
Mon bon père, le 14 novembre je vous ai écrit de Gorée voilà bientôt deux mois ; je présume donc que ma lettre vous est maintenant parvenue. Depuis j’ai éprouvé bien des circonstances tant bonnes que mauvaises dont je vais essayer de vous rappeler les principales. Notre départ de Gorée a été suivie d’un temps magnifique, mais nous avons eu du calme, ce qui est une chose bien contrariante, surtout sous la ligne. La chaleur excessive qu’il y fait abat d’une manière singulière. Quelques rafales nous ont apporté quelquefois de la pluie, ce qui nous soulageait beaucoup. La nuit du 23 au 24 je me trouvais de quart devant de 8 à minuit. Il nous est tombé à bord un grain très fort. La frégate a donné fortement de la bande. L’écoute de mon grand foc a cassé. Nous venions de rentrer toutes nos bonnettes, de carguer, serrer les cacatois et les perroquets et nous avions le ris de chasse pris. Il nous a fallu au plus fort de la rafale amener nos huniers sur le ton, et nous avons couru ainsi pendant un quart d’heure. Ce moment de tempête ( je ne dis pas de danger, car il n’y en avait aucun) ne m’a causé aucune émotion et j’ai parfaitement gardé mon sang froid. Le grain passé nous avons rehissé nos huniers et continué notre route. Les jours suivants le temps a été calme par grains jusqu’à 8 ou 10 degrés au sud de la ligne. L’équipage tous les dimanches soirs dansait au son de la musique que nous avons à bord et pendant ce plaisir, je me rappelais avec une douce émotion les grains où j’avais vu la veille ces hommes qui dansaient en riant, froids et impassible dans la rafale, écoutant avec attention les commandements de moi, encore enfant, jeune, sans expérience et qui n’entendant pas les commandements de mon officier de quart étais livré à mes tristes forces ; mais dans le moment tout cela était oublié, j’étais officier et eux matelots.
Le 26 novembre j’ai eu un grand moment de bonheur : je me promenais dans notre batterie, la musique était en répétition et j’écoutais avec plaisir la dame blanche et le barbier de Séville qu’ils écorchaient. J’étais appuyé sur un canon, la tête appuyé sur mes deux mains regardant la mer qui fuyait rapidement devant mes yeux et je pensais à vous tous, à ma bonne Rochelle. Mon âme émue était heureuse ; mais en pensant que 1000 lieues de mer nous séparait des larmes mouillèrent mes yeux et je me reconnus dans la batterie. J’avais quitté La Rochelle et une promenade sur la porte des dames avec mon bon père, suspendu à son bras. Un timonier était venu me prévenir que j’allais prendre le quart. La nuit, quatre heures de quart sont bien longues, mais combien m’ont-elles paru courtes, lorsque je pensais à La Rochelle, les bras croisés, me promenant sur le passavant au milieu des matelots sommeillants sur les dromes, moi qui veillait sur eux j’oubliais la frégate et l’espace sans borne qui me dévorait pour voler avec de douces sensations vers ma patrie et causer quelques instants avec vous. Je me suis cru souvent au comptoir au coin de la cheminée causant affaire avec mon bon père et lui criant adieu pour aller me coucher. Mais maintenant plus d’amitié, plus de ces douces intimités dont l’âme aime à se repaître, qui la font vivre ; je suis avec ce monde ; des gens avec lesquels je n’ai point lié connaissance, qui vieillis dans la vie des postes, disputent vos commodités pour en jouir et vous privent du nécessaire pour se procurer des superfluités. Heureusement pour moi que je suis fier et que toute idée de domination, d’empire sur moi, empire involontaire de ma part, est le plus grand des maux ; j’ai résisté et je suis aussi bien que je puis l’être.
Mais continuons mon voyage. Le 3 décembre des coups de fouet partis du [haut du?] grand hunier nous ont annoncé le messager de la ligne. Le lendemain nous avons été baptisés. Pour une pièce de cinq francs je n’ai point été trempé dans la maille. Mais après les pompes à incendies ont joué et […] l’état major, officier et élèves nous nous sommes amusés à nous arroser de seaux d’eau, de sorte que pas un de nous ne s’est réchappé non trempé ! Nous sommes allés nous changer et nous avons dîné avec l’état major. Je ne vous donne pas les détails de baptême. Vous devez déjà les connaître tous. De ce jour au 7 service ordinaire. Le 7 à l’arrivé d’un grain, un de nos matelots s’exposant trop malgré les avis en rentrant les bonnettes, est tombé à la mer. On a mis en panne de suite et une embarcation est allé le chercher. Elle a rapporté son bonnet et ses souliers, mais on ne l’a pas retrouvé. C’est un malheur ; mais il parait qu’il n’ait été blessé en tombant sur les haubans de beaupré, ce qui l’aura empêché de nager, ce qu’il savait faire. Jusqu’au 16 nous avons eu constamment beau temps. Et ce jour-là à 1 3/4 du soir nous avons vu le cap Negro à 10 ou 12 lieues à l’est de Rio. La nuit notre point nous avait indiqué notre position, comme elle était en effet. Sur les 11 heures un gabier en vigie avait dit avoir vu la terre, mais comme on avait promis une bouteille de vin à celui qui la verrait le premier, il l’avait vue dans une direction où elle n’était pas jusqu’à 2 1/2. J’ai été dans l’incertitude, si c’était bien la terre que je voyais. Elle était couverte d’une brume épaisse : avec leurs longues-vues les officiers derrière la distinguaient. Moi j’étais assis sur la chaloupe, croyant la voir mais n’osant pas l’affirmer. Enfin c’était elle.
Nous avons louvoyé en avant de Rio jusqu’au 18 avec calme ou brise très faible et le 18 à 4 heures du soir nous avons mouillé en rade de Rio. Notre amiral a été salué par la corvette La Victorieuse, français bâtiment seul sur la rade. Le vaisseau le Spartiate, amiral anglais nous a aussi salué. Le soir, nous avons salué la terre et rendu les saluts à La Victorieuse et à l’amiral anglais. Le lendemain l’amiral brésilien et le commodore américain nous ont salué. Rendu leurs saluts. Des canots sont allés à terre le soir même. Je suis allé en corvée dans l’un d’eux et ai vu un peu la ville de Rio. La cale de l’empereur où l’on débarque est en face du palais du prince, qui est assez vaste mais n’a rien de remarquable. Je suis depuis allé plusieurs fois à la ville et voilà ce que je peux vous en dire. La ville est grande et assez bien bâtie ; les maisons ont généralement un rez-de-chaussée et un premier. Bien peu ont un second. La place de l’empereur où l’on débarque est assez grande, mais n’est point belle et bien nue, surtout quand l’élève de corvée y va sous un soleil brûlant attendre 2 ou 3 heures un officier. La rue ensuite des français, par suite la mieux connue est la rue [do ouvidor ?], où ne logent que des français : tous marchands, ce ne sont que magasin d’un bout à l’autre. La rue est étroite et mal pavée. Les magasins n’y sont généralement pas bien tenus. La position de la ville est très agréable, entourée de tous cotés de montagnes très fertiles en plaine et belle végétation. Elle est au pied dans une plaine. En entrant dans la baie, on trouve plusieurs îles sur la route et tout le long de la baie et au fond il y en a en quantité. Presque toutes celles qui sont un peu importantes, ont de fortes batteries de canon. Nous sommes mouillé sous le feu du fort Villegagnon dont parle Duguay-Trouin dans sa relation de la prise de cette ville, ou plutôt de la rade, car une fois dedans et après avoir fait taire les forts, la ville n’est rien, mais il y a deux ou trois forts qui ont chacun 100 pièces de canon et plus et ce n’est pas peu de chose. La promenade à Rio est fort peu amusante, aussi n’y vais-je presque jamais et plus cela ira, moins j’irai. Par contre de l’autre coté de la baie est un village nommé Saint-Domingue, qui est bien boisé dans ses alentours et où je suis allé me promener une fois. Ce sera le but de toutes mes promenades, quand je serai libre d’en faire, ce qui n’arrive pas trop souvent, car le service que nous faisons ici est bien rude. Nous dormons peu et courront toute la journée en corvée : canot de l’amiral, canot de provision, canot du commandant, canot de l’état-major, un élève dans chaque ; avec cela 2 élèves de quart, tout cela nous occupe beaucoup et avec la chaleur qui fait, cela est bien fatigant. Mais je ne sais pas, je prends cela avec une insouciance que rien n’a troublé jusqu’à présent. Je suis toujours gros et gras, me porte supérieurement ainsi il n’y a pas de quoi me plaindre. J’aimerais mieux cependant courir la mer car ici j’apprends pas mon métier. Les corvées avec l’amiral sont les plus ennuyeuses parce qu’il faut se mettre en grande tenue, claque et épée. Et un haut boutonné par une chaleur de 23 Réaumur fatigue beaucoup. Mais cela n’arrive heureusement pas toujours au même individu, c’est à qui ne l’aura pas.
En arrivant ici, nous, corps d’élèves, sommes allés faire visite aux américains et anglais de notre grade. Les américains nous ont invités à aller boire avec eux ; nous leur avons rendu. Nous avons été dîner chez eux et ils viennent chez nous lundi. Je n’ai point été boire chez eux ni à leur dîner. Le hasard a voulu que cela ne tombât pas sur moi. Samedi nous allons dîner chez les anglais, le hasard ne me favorise pas ce jour-là non plus, mais Gicquel qui a profité des autres et que cela fatigue, m’a prié d’y aller pour lui. J’irai donc à moins d’empêchement. Mercredi nous rendons ce dîner. Tout cela nous mine notre gamelle, combien tu penses. Aussi on nous a donné en partant jusqu’au mois de mai et après ces deux dîners il ne nous restera plus rien pour aller jusque là. Mais alors nous nous contenterons de la ration du bord : du lard salé et des fayots. Chaque chose a son temps. Nous avons fait aussi des visites diplomatiques. Le jour du premier de l’an nous sommes allés rendre visite à M. le comte de Saint-Priest, ministre plénipotentiaire de France. Hier l’amiral, le commandant et les officiers ont été dîner chez lui. Nous autres élèves nous sommes allés à sa soirée. Il n’y avait que les officiers français et trois ou quatre négociants de la ville. On nous a envoyés au billard, où nous sommes restés jusqu’à 10 1/2. Rentré à bord à 11 passé, j’ai pris le quart de minuit à 4 aussi ma nuit a été blanche. A La Rochelle je me serais couché de bonne heure ce soir et aurai été fatigué. Eh bien maintenant ce soir je fais le quart de 8 à minuit et cependant ne suis pas fatigué et quoique cette je ne dormirai que de minuit à 4, heure habituelle du branle-bas, je ne serai pas fatigué demain, et n’en rirai pas moins de bon cœur. Voilà le [….] français. Toujours gai et content et du reste s’en moquant, s’en inquiétant fort peu. Je crois cependant que si cela dure 15 mois sans que je sorte de la rade, cela finira par être très ennuyeux. Mais bah qu’importe !
Mais voilà […] des pages de moi. De vous maintenant. Voilà 15 mois que je ne vous ai embrassé et le double encore de ce temps là se passera peut-être avant que je puisse avoir ce bonheur. Tant que j’ai été à bord de l’Orion, cela a été on ne peut mieux ; une lettre par semaine de vous me ramenait parmi vous pour quelques temps ; maintenant voilà trois mois que je n’ai eu la plus petite de vos nouvelles ; pas même un mot, le plus léger, qui m’ait rappelé ma bonne Rochelle, mes bons parents, mes bons amis ; mais j’espère que cela viendra bientôt et que le premier navire français qui arrivera ici m’apportera de vos nouvelles. Je te prie, bon père, qu’aucun bâtiment venant de France ne vienne ici sans lettre, si tu le peux ; il vient surtout ici des navires chargés de vin, de savon, de Marseille, de cette : ton correspondant M. Guien à Marseille pourra se charger, je n’en doute pas, de ces lettres. Des navires du Havre viennent aussi assez souvent. De Bordeaux et de Nantes jusqu’à présent aucun n’a paru. Je crois que le navire qui portera cette lettre va au Havre. Je m’en assurerai avant de la remettre et alors je l’adresserai à M. Hay Wilckens et Cie qui te la feront passer plus promptement que ne le ferait le capitaine, qui d’ailleurs les connaît peut-être, au moins de nom, et à cette considération là s’empresserait plus de la leur remettre que de la jeter à la poste. Dans chaque lettre donne moi tous les détails possibles, même ceux qui te paraîtrait les plus futiles et qui n’en sont pas moins intéressants. Tu vois que je n’épargne pas votre attention et ne crains pas de lasser votre bonne volonté. Veuillez donc répondre aussi longuement que je vous écris et certes vous avez plus à me dire que je n’ai moi de choses à vous raconter.
Revenons-en à moi. En partant de Brest, ignorant la tenue que nous aurions ici je n’ai emporté que six pantalons blancs, mais comme ici nous ne pouvons porter que ces pantalons-là, et qui au train où nous allons, un passe chaque jour, six ne sont pas assez, et il faudrait donc en avoir d’autres. Mais il faut de l’argent et en partant de Brest, je n’en ai point emporté, croyant qu’en arrivant on nous payerait nos mois de mer. Mais non. Les comptes de 1833 sont réglés et je ne toucherai mes mois de novembre et de décembre qu’au retour du voyage. Pour le reste maintenant on parle de ne nous payer qu’un mois sur quatre ; et à 40 F par mois, 1 sur 4 donne 10 F par mois. Or comme il en coûte 20 à 25 F de blanchissage, il est impossible de vivre avec cela. Je te prierai donc s’il est possible de me faire passer deux ou trois cents francs, à employer ainsi qu’il suit :
100 F pour une douzaine de pantalons blancs [t….] 200 F complément de blanchissage à 15 F par mois pour 15 mois de séjours présumé, qui pourrait bien durer davantage.
Ce que je pourrais économiser sur le blanchissage me donnerait beaucoup de petites choses dont je manque totalement. Ceci est totalement subordonné à ce que tu pourras où voudras faire. Je pourrai peut- être me suffire sans cela, au cas le payement de notre traitement s’effectuerait mieux qu’on ne nous le promet. Mais dans ce cas, j’aurais bien moins d’argent à toucher au bout de la campagne. Au fait il arrivera ce qu’il pourra. Quant à l’argent que je te demande, regardes-y bien à deux fois, je te prie, avant de me l’envoyer, pour que tu n’aies pas à te repentir d’avoir fait ce sacrifice pour moi.
Mais en voilà assez. Je ne vois plus rien à vous dire. A un prochain navire. J’attends avec la plus vive impatience une lettre de vous. & comme vous êtes plusieurs personnes dans la famille, que je reçoive plusieurs lettres à la fois. Adieu, mille choses à toute la famille. Je vous embrasse de cœur et suis et serai toujours ton fils qui t’aime et t’aimera toujours.
J.Ranson







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