Lettre du 27 février 1834

Rade de Rio-Janeiro. Bord l’’Hermione, le 27 février 1834

Mon bon père, je t’ai écrit au commencement du mois par le St Vincent, depuis est parti l’Adélaïde & le Maïorque, par lesquels je ne t’ai point écrit, n’ayant rien de nouveau à vous annoncer. Aujourd’hui il n’y a point de nouvelles non plus, mais comme le brick de guerre le Griffon va à Brest et que c’est une occasion sûre, j’en profite pour vous écrire, ainsi qu’à quelques autres personnes de la famille. Depuis ma dernière, il ne s’est rien passé de marquant; toujours même monotonie d’existence ; des bâtiments qui entrent & sortent ; des quarts et des corvées, voilà tout. Le Griffon a fait un peu de variation en amenant des élèves que nous fréquentons et qui sont de bons enfants. Mais du reste c’est peu de chose. Tous les quatre jours je vais à Saint-Domingue me baigner. Mais jamais je ne vais à Rio, où je m’ennuie on ne peut pas plus. Voilà tout mon seul plaisir, mais que veux-tu que j’y fasse, monotonie pour monotonie il faut bien prendre celle là, qui quelques fois peut offrir des diversions qu’une autre existence ne fournirait pas. Au fait je ne suis [pas] malheureux. Bien avec les autres élèves. Bien avec les officiers, je ne fais jamais de bile et suis content aussi ne me resterait-il rien à désirer, s’il n’y avait pas déjà dix-huit mois que je ne vous ai tous vu, ce qui est bien long.

Je te disais dans ma dernière que je me proposais de quitter la frégate, aussi ai-je bien pensé à demander à passer à bord du Griffon ; mais retourner déjà en France, ce serait perdre le Voyage des mers du Sud, qui est bien beau. Le Griffon qi en revient & tout le monde à bord dit merveilles du pays. Que ne puis-je quitter la rade de Rio sur cette frégate et aller dans ce pays-ci. Car nous sommes très bien maintenant ici & le voyage serait charmant pour nous qui déjà nous connaissons tous; tandis que maintenant si je prenais un autre bâtiment, il faudrait m’accoutumer à bord. Mais aussi la frégate ira-t-elle dans les mers du Sud. L’amiral ne retournera-t-il point en France sans aller doubler le cap Horn. Alors campagne perdue pour moi puisque je serais toujours resté sur rade. Espérons & attendons avec confiance ce qu’il plaira à Dieu de décider. Un autre projet qui me tracasse aussi beaucoup, ce serait de repasser en France sur la Thisbé, corvette de Rochefort qui, dit-on, va y réarmer & voilà quelles seraient les raisons qui me porteraient vers ce but là. La Thisbé arrivera ici des mers du Sud dans un mois ou six semaines, passera huit ou dix jours ici & repartira pour désarmer en France. Elle ira ou elle n’ira pas désarmer à Rochefort. Mais selon toutes probabilités, elle désarmera à Rochefort. Admettons donc qu’elle désarme à Rochefort. Une fois désarmée, en supposant que je passe à bord, trouverais-je ou ne trouverais-je pas à Rochefort un autre bâtiment sur lequel m’embarquer ? Voilà la grande question ! Mais maintenant voici une chose. En général à Rochefort quand un bâtiment désarme, un autre réarme de suite à sa place, parce que dans ces petits ports, où les armements sont peu considérables, on entretient toujours à peu près le même nombre de bâtiments. Maintenant où ira ce bâtiment armé ? Un espoir dont je me flatte, c’est que le bâtiment armé viendrait à Rio & dans les mers du Sud & voici pourquoi : c’est que le Griffon & la Thisbé ont besoin d’être remplacés dans la station où il ne restera plus que l’Hermione, la Favorite & la Victorieuse, ce qui est bien peu pour la grande étendue de pays que la station doit protéger. En désarmant à Rochefort un bâtiment de cette station, il est assez probable qu’un autre bâtiment du même port relèverait celui-ci dans la station. & comme [tous les] autres bâtiments que l’amiral sont à service actif, j’aurais le grand avantage de faire le voyage dans tout ce qu’il a de beau. Mais tu vois que tout ceci est un échafaudage de châteaux en Espagne, fondé sur une hypothèse bien fragile. Il n’y a donc dans tout cela que de l’espoir. Je vous écrirai du reste par la Thisbé & à son arrivée vous aurez une autre lettre de moi.

Depuis un mois, six semaines il n’est paru aucun navire français, des négociants d’ici attendent cependant trois bricks & un trois mâts du Havre et Bordeaux. J’espère bien que quelqu’un de ces navires m’apportera une lettre de vous, que j’attends avec bien de l’impatience car voici quatre grands mois que je n’ai eu aucune espèce de nouvelles de la famille. Je compte bien sur tous les bâtiments marchands, mais qu’il n’en arrive pas, je compte en vain. J’espère c’est toujours quelque chose. Enfin il faudra bien qu’il arrive quelque navire français. Mais je ne vois plus rien de plus à dire aujourd’hui. J’attendrai du reste à demain pour fermer ma lettre, car le Griffon part le 2, ainsi à ce soir & demain matin. Je vous quitte pour écrire à ma tante D’Eberz. Je n’écris point à ma bonne mère, car je sais bien que père et mère n’est qu’un, aussi dis-je vous ou toi indifféremment.

Je n’ai que le temps de fermer ma lettre, car je suis de service & dans une heure on ferme le sac. La lettre pour ma tante D’Eberz est commencée mais pas finie. Elle sera pour le premier navire, ainsi qu’une autre pour vous. Embrassez la bien pour moi en attendant que je lui finisse ma lettre. Adieu mille choses à

toute la famille […] ton fils qui t’aime.

J.Ranson

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