Lettre du 28 mars 1834

Rade de Janeiro, Bord de l’Hermione, 28 mars 1834

Je vous ai écrit le 27 du mois dernier par le brick de guerre Le Griffon qui se rendait à Brest, vous devrez avoir ma lettre d’ici à un mois. Je vous disais qu’elle en contiendrait une pour ma tante D’Eberz ; mais cette lettre que je n’ai pu finir pour le Griffon sera renfermé dans celle-ci. Depuis lors aucun bâtiment parti pour France n’a pu me fournir l’occasion de vous adresser d’autre lettre. Les paquebots anglais ont manqué, celui de janvier, qui devait partir de Falmouth dans les premiers jours n’est parti que le 28 & est arrivé ici le lendemain de celui de février. Tous deux sont encore ici. Je n’ai donc pas pu vous écrire par cette voix, ce que j’ai déjà fait. Si depuis un mois je ne vous ai pas écrit, il n’y a donc nullement de ma faute. Voilà pour moi ; voyons pour toi maintenant. J’ai reçu ce matin par l’Universel du Havre une lettre adressé du 27 octobre adressé à Brest et qui m’est revenue au Brésil. Mais depuis aucune nouvelle de vous n’est parvenue jusqu’à moi. Je peux cependant t’énumérer le nombre d’occasions desquelles tu aurais pu profiter avec on ne peut plus de facilités, je n’insisterais que sur deux principales. || est parti de Saint-Malo un brig-goélette l’Elisa, mais celui là tu ne pouvais guère savoir son départ. Le 1er février part du Havre l’Universel. Son départ a du être connu dans les journaux de 15 jours à un mois à l’avance. Tu aurais donc bien pu m’écrire au mois de janvier par cette occasion, surtout ayant pu recommander ta lettre à M. Wilckens. Le 2 février l’Ursin part & les mêmes facilités te promettaient un facile plaisir à mes désirs. On attend un navire de Bordeaux & d’autres du Havre, je n’ose cependant me flatter que j’aurais quelques lettres. Espérons ! De plus le brick de guerre l’Actéon est parti le 1er février de Toulon. Tous les journaux ont dû en parler & tu ne m’as pas écrit. & toi, ma bonne mère, toi non plus, tu n’as pas songé à ton fils exilé, tu n’as pas songé au plaisir que lui causerait un mot de ta main. Tu m’as bien écrit 2 mots à la fin de la lettre du 27 octobre mais cette lettre ne m’a rien appris & depuis tu aurais pu m’écrire deux mois & demi après & rien n’a encore paru. L’espérance me reste cependant dans mon malheur, & je compte encore sur les arrivages de Bordeaux & du Havre, ou de Nantes. Si pendant un mois ou deux, vous ne voyez pas partir de navire pour Rio, et que ce fut pour Bahia, profite de cette voie ; mais j’espère que tu n’en seras jamais réduit là. Si tu vois dans la journée l’annonce d’un navire pour ici, affranchis ta lettre pour le port d’où il part & la poste lui remet. Pour tous les ports, c’est un moyen sûr. Plusieurs personnes ici ont reçu réponse à la lettre qu’ils avaient écrite de Gorée & moi qui vous ai écrit aussi, je n’ai rien reçu. Vous avez du recevoir ma lettre comme les autres. Pourquoi donc ne pas y avoir aussi répondu.

La lettre du 27 ne contenait rien de neuf. La lettre de M. De Hell m’a fait bien plaisir, mais il y a déjà si longtemps que tu l’as reçu qu’elle est trop vieille pour en parler. [Paponnet?] pas reçu à bord de l’Orion, cela me fait bien de la peine pour lui et pour sa famille, qui, disait-on, était très nombreuse. Girard, je ne le connais pas assez pour savoir s’il mérite des regrets à cause de sa non admission. J’ai appris d’un autre coté avec bien du plaisir que Christophe Gon venait d’être admis à l’école Polytechnique. Cela fera, je crois, un excellent sujet. Rien de neuf dans cette lettre. La prochaine m’annoncera probablement une foule de nouvelles & sera très longue. Je compte même qu’il y en aura de tout le monde & de tous les habitués. Mais je suis forcé de m’arrêter aujourd’hui. À demain ou après.

Du 30. J’ai écrit ce matin à ma cousine Caroline, je joins sa lettre à celle de ma tante D’Eberz dans celle-ci ; tu voudras bien lui remettre ; depuis hier rien de neuf ; seulement ma lettre au lieu de passer par le Havre par la Mathilde ou le Malabar partira par Bordeaux par le brick l’Adhémar, arrivé hier de Valparaiso & qui ne doit rester que deux ou trois jours sur rade. Le brick l’Actéon arrivé de Toulon, comme je t’en parle ci-contre, s’occupe à réparer son gréement & va, dit-on, partir sous peu de jours pour les mers du sud. J’aurais le plus grand désir de passer à son bord pour voir casser mon inactivité désespérante pour mon instruction, mais il a déjà 4 élèves à son bord & ce sera, je crains, difficile ; si par cas, je partais avec lui pour les mers du sud, la Mathilde ou le Malabar vous emporterait la nouvelle ; mais je n’ai pas grand espoir. Nous attendons ici des mers du sud la corvette la Thisbé & de France la corvette l’Ariane de Toulon & le brick le Cuirassier de Brest ; On dit même que la frégate [rasée ?] La Circé vient ici. Ce sera bien le diable si dans tout ce mouvement, je ne remue pas un peu moi; quant à la frégate, je la crois immobile pour au moins dix-huit mois sans bouger même de place [en rade] aussi vais-je demander à la quitter & verrais-je ma demande accepter avec grand plaisir. La Thisbé va désarmer à Rochefort & si je suis en rade quand elle partira, elle vous portera une épître. Mais je n’ai plus rien, je crois, à vous dire. Adieu, bon père & bonne mère, je vous embrasse de cœur, puisque je suis à 2000 lieues de vous. Adieu. Embrassez pour moi ma sœur et mes frères ; mille choses de souvenir à toute la famille. Adieu, votre fils qui vous aime & gémit d’être si loin de vous.

J.Ranson

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