à bord de l’Hermione, rade de Rio-Janeiro, le 28 avril 1834
Mon bon père
Après vous avoir écrit le 3 de ce mois par l’Adhémar, une jérémiade sur ce que je ne recevait pas de vos lettres, j’en ai reçu une le 7, par le trois mâts La Salamandre parti de France le 31 janvier. Cette lettre, quoique seulement du 18 novembre m’a fait un bien vif plaisir & je viens y répondre par le brick La Mathilde qui va au Havre partant dimanche. Tu auras vu par ma dernière par l’Adhémar que j’avais reçu la tienne du 27 octobre.
J’ai appris avec grand plaisir que mon oncle Rother n’était plus malade & qu’il avait repris son service. Tu peux lui dire que son amiral Latreyte est un vilain monsieur. Il ne bouge jamais de sa chambre qu’un peu le soir pour aller se promener une petite demi-heure à terre. Il a les jambes paralysées et ne marche qu’avec difficulté. Comme à la mer il ne peut pas se tenir dans sa chambre & que de toute la campagne, il n’est monté sur le pont que pour passer deux fois l’inspection & aller de sa chambre à son canot, il ne veut pas bouger de la rade & naviguer & si, comme cela parait probable, la campagne dure deux ans, je resterai vingt mois sans naviguer, ce qui m’instruira fort peu. Je fais du reste mon possible pour quitter la frégate & passer sur un bâtiment actif où je puisse apprendre quelque chose. J’avais demandé à passer à bord du brick l’Actéon parti le 11 pour les mers du Sud, mais on m’a refusé en me motivant le refus sur ce qu’il n’y avait pas de place sur le brick, ce qui était vrai, car il y avait déjà quatre élèves à bord. Nous attendons ici l’Ariane, qui va aller dans les mers du Sud, je demanderai encore à passer à bord & ainsi de suite pour tous les bâtiments qui seront actifs, j’espère que je finirais par réussir. Nous attendons aussi tous les jours la Thisbé, qui va retourner en France & va désarmer à Rochefort. Vous aurez par là de mes lettres.
Tu m’envoies deux lettres de recommandation, je t’en remercie. Je n’ai point encore fait usage de celle pour M. Riedy, allant à terre peu souvent, cela viendra avec une bonne occasion.
Tu n’avais pas encore reçu de lettre de moi, tu en auras reçu depuis, car comme tu le verras, je t’ai écris de Gorée.
Du 22. J’en étais là de ma lettre quand j’ai été obligé d’aller en corvée, depuis je n’ai pas pu t’écrire & la Mathilde est partie avant-hier sans ma lettre ; mais je la continue pour le prochain navire qui sera, je pense, le Malabar, qui part, assure-t-on, le 27 pour le Havre. Depuis le 18, j’ai été en corvée dans le canot de l’amiral le conduire à terre. Chemin faisant, il m’a parlé de la demande que j’avais faite de quitter la frégate ; il m’a loué du motif qui m’avait dirigé & m’a dit qu’il m’aurait laissé passer sur l’Actéon, s’il n’eut pas craint que je ne fusse trop gêné. Il m’a du reste assuré qu’au premier bâtiment où il le pourrait, il me mettrait à même de naviguer. J’espère que cela sera bientôt. Le plus tôt sera le mieux pour moi. Je continue de répondre à ta lettre du 18 novembre. Tu me donnes des nouvelles de ce que font plusieurs de mes amis, je t’en remercie. J’ai vu avec plaisir la réussite de Gon & de Potel ; je suis fâché pour le pauvre Deverdon de ce qu’il ait été refusé. À bord de l’Actéon se trouvait un élève de 1ere classe nommé Dauphin, sorti de l’Ecole Polytechnique ; qui y avait passé deux ans avec eux & un avec Capelle. II m’a dit les avoir connus tous trois surtout Potel. Il m’a dit que Gigaugnous passait pour un Carliste & se trouvait dans sa salle à lui Dauphin, qui était toute composée de républicains & que Gigaugnous, on ne lui connaissait pas d’autre nom, était souvent le but de leurs facéties, & avait fini par paraître républicain. Il m’a fait [le] plus bel éloge de Capelle, qui était son ancien. Je vois que Maubaillarcq fait son droit, que veut-il faire ? Un notaire, un avocat, un avoué ? Je vois qu’Edmond veut toujours aller à Saumur ; la cavalerie est une jolie partie, mais je crois que l’école qu’il en fera à Saumur ne lui plaira guère, d’après ce que j’en ai entendu dire. Pourvu qu’une fois parti, il ne se dégoûte pas, & y conserve autant de goût pour le plus dur du métier, que j’en ai pour ce que la marine a de rude & d’un peu repoussant. || devra réussir. Dieu le veuille. Emile ne va pas vite, que veut-il faire. Il n’en sait rien encore, n’est-ce pas ? Qu’il se décide donc vite ! Anne toujours douce & bonne. Bonne petite sœur |
Tu me parles politique. Je ne m’en occupe plus depuis dix-huit mois. Ce que tu voudras bien m’en dire cependant me fera plaisir. Surtout quand tu me parleras de l’augmentation du budget de la Marine, d’une promotion, et en général de tout ce qui a rapport à la marine. Le navire de Bordeaux qui m’a apporté ta lettre que tu me dis devoir partir quelques jours après ta lettre, n’a quitté la France que le 1er février. Tu vois que ta lettre a attendu deux mois & demi.
Ma bonne mère, tu me fait grand plaisir en me donnant des nouvelles de l’aimable boston de la tante Flavie, je vois que tous les acteurs en sont toujours gais et bien portants. [Puisse]-je les trouver de même quand je retournerais vous voir. La société philharmonique commençait alors, me dis-tu, & Caroline enchantait ses auditeurs. C’est avec plaisir que je la vois garder cette bonne habitude que je trouvais très agréable, mais dont je ne jouirais pas de bien longtemps. Je lui ai écrit par l’Adhémar, prie la de me répondre & de ne pas m’oublier.
Maintenant que j’ai répondu à votre lettre du 18 novembre voyons celle du 2/3 janvier, que j’ai reçu le 20 par le paquebot de Rio, de Nantes. Cette lettre a le même défaut que l’autre, c’est que le navire qui l’a portée n’est partie de France que le 25 février. J’étais étonné qu’elle ne m’accusât pas réception de ma lettre de Gorée, mais Gicquel reçoit par le même navire une lettre du 10 janvier de son père qui lui dit n’avoir reçu sa lettre de Gorée que le 8 du dit mois, vous aurez donc reçu la mienne 5 ou 6 jours après m’avoir écrit. D’après ce que vous me dites, elle vous aura fait grand plaisir. Je vous ai écrit 4 lettres depuis, celle-ci est donc la 6é. J’ai oublié de numéroter les autres, précaution utile, pour savoir s’il n’y en a point de perdue, prends, je te prie, cette habitude. On attends encore ici le Mercure du Havre et l’Actif de Bordeaux, j’espère que ces deux bâtiments m’apporteront vos lettres. Votre lettre écrite presque le jour de l’an me dit que vous parlez souvent de moi, c’est une bien grande consolation que je n’ai pas moi, car je ne peux parler de vous à personne au monde. Mais cela ne fait qu’irriter l’imagination qui fuit & vole fugitive vous trouver dans ma bonne Rochelle. J’apprends avec plaisir que ce jour-là vous a tous trouvé comme je l’avais souhaité & comme je souhaite que vous le soyez encore. C’est une grande consolation pour moi d’apprendre que ma famille n’a encore perdu aucun de ses membres. Car la mort de ma tante Fournier, quoique pénible en elle- même, n’est nullement à regretter puisque son grand âge l’avait déjà séquestrée du monde. Puissiez vous, bon père & bonne mère, ne me quitter tous deux qu’à son âge ; c’est le souhait de tous mes jours, puisque je ne puis toujours vous conserver.
Tu es satisfait de me voir attaché au port de Brest, je le suis aussi, quoique cependant si nous avions la guerre avec la Russie, je voudrais bien ma trouver dans la Méditerranée, j’espère du reste que, si elle a lieu, j’y pourrai prendre part, unique moyen d’avancer. Car maintenant la chance n’est pas belle : vu qu’il n’y a plus que 20 à 30 places d’officiers à donner. Mais d’ici 4 ans époque à laquelle j’aurai des prétentions, il faut espérer que cela changera. J’ai d’ailleurs encore un examen à passer d’ici là & c’est ce qui me fait désirer ardemment de naviguer pour être à même de bien m’en tirer.
Tu me parles des 10 élèves refusés de ma promotion ; c’est de la faute de presque tous, s’ils en sont là, aussi ne les regrettai-je nullement en général. Tu as remarqué que je n’avais acheté qu’un octant, au lieu d’un sextant : ce n’est point par manque d’argent que j’en ai agi ainsi, puisque tu avais eu la bonté de mettre à ma disposition le double de ce que j’ai dépensé, mais c’est qu’alors je ne trouvai à Brest que des sextants de rencontre, presque hors de service, que je ne voulais point prendre. Je n’ai du reste aucun regret de ce petit accident, ayant eu le bonheur de tomber sur un bon petit octant, qui m’est d’un bon usage.
Tu me dis que votre carnaval s’annonce brillant, tant mieux pour vous. Je vois que déjà vous avez beaucoup eu de soirées & qu’il y en a beaucoup d’autres d’attendues, cela est très bien. Ma tante Charles a donné sa soirée ordinaire, c’était pour moi une des plus amusantes. Je suis fâché que tu n’aies pas pu en jouir. Mais je t’en supplie, ménage bien ta santé, qui je présume, maintenant est tout à fait rétablie & n’ira que de mieux en mieux parce que la belle saison te donnera les forces qui te manquent. C’est ce que me dira [ta] prochaine, j’y compte. Tu me parle de 3 mariages presque tous arrêtés, c’est beaucoup à la fois pour notre petite ville & cela doit faire grand bruit. Celui d’Emma Callot était ébruité même avant que j’entrasse à bord de l’Orion, car je crois me rappeler qu’à cette époque M. Gaudin fit un voyage à Bordeaux avec le père Callot & ses deux filles. Tu voudras bien en faire mes compliments au maire de notre bonne ville. Celui d’Augustine me surprend, surtout d’après le nom du futur, car tu ne me parlais même pas de celui-là comme cancan dans tes lettres à bord du vaisseau. Il paraît qu’il est bien décidé, car je ne crois pas à un refus : il est cependant, dans ce genre d’affaires, bien des circonstances que l’on ne saurait prévoir. Je le crois très avantageux pour Augustine, d’après ce que je connais un peu du caractère du jeune homme ; mais je ne crois pas que lui prenne une femme qui lui convienne, mais cela le regarde & dans dix-huit mois, une demoiselle change sur bien des points. J’apprendrai avec plaisir que le mariage s’est fait. C’est une chose qui me frappera bien à mon retour que ces changements par mariage, & dans cinq ans il n’y en aura pas mal ; probablement même un autre dans notre famille.
Je vois que vos bains ont bien réussi l’année dernière, comme cela a toujours été de mieux en mieux, j’espère que cette année sera meilleure encore, ce qui augmentera votre prospérité. Tu as eu ton coupon payé, c’est autant de sauvé en cas de naufrage & les intérêts en ayant été payés, c’est 100 F qui ont rapporté ce qu’ils devaient.
Ce que tu me dis, bonne mère, de la société littéraire d’Edmond me fait bien augurer de ses projets en raison & je te remercie de ces détails ; je regrette que cette [société] soit dissoute, car elle était avantageuse à tous ses membres. Tu te plains de ce qu’Edmond conserve son goût pour le militaire, ce sera une nouvelle & bien dure épreuve, je le sais, que tu auras à supporter, mais puisque cela est son goût, il faut malheureusement s’y conformer. Qu’il persiste & soit constant, voilà le principal & j’acquiers tous les jours la preuve de la nécessité d’être ferme dans un dessein entrepris, car je t’avoue franchement que bien des fois je passe sur des choses bien rebutantes par la ferme résolution que j’ai prise de réussir & la ferme persuasion où je suis qu’un peu de bonheur & de joie récompense de mille malheurs. Remercie bien ma tante D’Eberz des 10 F qu’elle m’a donnés. Engage la bien à ne pas répondre à la lettre que je lui écrite, si tu supposes que cela la fatigue le moins du monde & assure la que je n’ai nul besoin de ses lettres pour qu’elle soit toujours présente à mon souvenir.
Le trois mâts Le Malabar vient de sortir du port & part demain matin. J’arrive à l’instant du brick Le Mercure qui arrive du Havre à bord duquel je suis allé en corvée. Le paquet de la poste n’ira à la poste que demain & nous n’aurons nos lettres que demain matin, ce qui m’empêchera de répondre par le Malabar à celle que je compte avoir à bord. Je ferme ma lettre sans rien de neuf à vous apprendre. Adieu pressé je vous embrasse tous comme je vous aime de tout mon cœur. Adieu bonne mère, ton fils qui t’aime
J.Ranson








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